P. 223. "Révélation" d'un "holocauste oublié" ???

Publié le par JEA

Georges Waysand interroge "Le Monde" :

Auteur d' "Estoucha" (1), Georges Waysand a envoyé une lettre au "Monde" à propos des Einsatzgruppen dont les massacres systématiques à l'Est, suivaient la progression des troupes nazies et précédèrent l'industrialisation de la Shoah avec le recours aux chambres à gaz.



undefined

Agrandissement d'une partie de cliché pris lors d'une action des
Einsatzgruppen (DR).


Lettre de Georges Waysand :

- "La présentation par Olivier Zilbertin du documentaire : L'holocauste oublié consacré aux travaux de Patrick Desbois ( page 2, supplément radio télé daté des 9 et 10 mars derniers ) est pour le moins singulière lorsqu'à propos des massacres massifs de Juifs par les Nazis, on peut lire :

- " Avec son roman " les Bienveillantes " ( Prix Goncourt 2006, Gallimard "Folio") , Jonathan Littlle avait certes déjà levé un coin du voile. mais en plaçant le lecteur dans la peau d'un officier des Einsatzgruppen et surtout en restant malgré tout dans le domaine de la fiction ."
 

Ainsi, en 2008 dans Le Monde,  pour nous introduire aux massacres antisémites commis par les Nazis : 


1) Lectrices et lecteurs, sous couvert d'une réserve, certes explicite du journaliste, (...en restant malgré tout dans le domaine de la fiction)  sont quand même renvoyés à une œuvre romanesque (2) comme 
s'il n'y avait pas eu d'autre moyen de savoir.

Malgré cette réserve, et quel que soit le jugement  porté sur une œuvre mélangeant faits et fictions, le renvoi à celle-ci comme indice de vérité est pour le moins paradoxal lorsqu'il s'agit d'attirer l'attention sur un travail d'enquête systématique qui lui,  au contraire, se tient  rigoureusement  à l'écart de toute démarche fictionnelle.

Faut-il rappeler que, malheureusement, par deux fois déjà des œuvres romanesques s'inscrivant dans le contexte de l'Extermination des Juifs  et qui, elles aussi ont connu une grande audience à cause de leur fort contenu émotionnel, se sont  données pour témoignages et se sont avérées être de pures œuvres de fiction ?

C'est le cas de Survivre avec les loups publié en 1999 qui vient d'être porté à l'écran (3), et d'autre part de Fragments une enfance 1939-1948, publié en 1995 en allemand et en 1997 en français, livre si émouvant qu'il qui fut primé par une organisation juive avant que la supercherie soit entièrement dévoilée (4).
 

2) Le livre de Jonathan Littlle n'étant paru qu'en 2006, le tour de phrase employé laisse croire de surcroît que ce n'est que récemment qu'on pouvait apprendre que ces massacres avaient eu lieu.

Pourtant depuis 1992 on dispose du travail de Christopher R. BROWNING, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, (traduit de l'anglais par Elie Barnavi, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Les Belles Lettres, Collection Histoire, 1994) dans lequel il n'y a pas à se placer dans la peau d'un officier des Einsatzgruppen pour apprendre comment des hommes ordinaires deviennent assassins de masse (5). 

Depuis bien plus longtemps encore on connaissait l'existence du Livre Noir, textes et témoignages réunis par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman. Tchernaïa Kniga en russe qui fut définitivement interdit en 1947 et publié en français en 1995,  chez Solin-Actes Sud dans une traduction par un collectif sous la direction de Michel Parfenov.

Il suffit d'ouvrir ce livre au hasard , c'est ce que j'ai fait , pour trouver entre autres aux pages 455, 699, 713, 844 des témoignages d'extermination de masses racontées par des survivants.... 

Est-il si difficile d'entendre et d'écouter ?"



Un tel constat est partagé par ce blog. A noter que les références retenues par Georges Waysand dans son courrier au "Monde" correspondent aux pages suivantes :


(1) PP. 148 - 149 du blog.

(2) P. 86.

(3) PP. 215-216, 219.

(4) P. 218.

(5) P. 161.


En résumé, cette forme de Shoah : les assassinats de masse par armes à feu, n'a pas été "oubliée" (du moins des familles et proches des victimes, ainsi que d'historiens réputés) mais peut-être classée par d'aucuns et dans une hiérarchie très critiquable - après les camps d'extermination.
Par les unités de lieux et de méthode industrielle de mises à mort, par la déportation de Juifs de toute l'Europe et pas uniquement de l'Est, les camps ont profondément marqué l'histoire. Sans pour autant représenter la seule forme collective de "solution finale". D'autant que chronologiquement, les Einsatzgruppen précédèrent les exterminations en camps.

Mais le documentaire programmé sur FR3 se voulait un reflet des recherches de témoignages recueillis par le P. Desbois là où des Juifs furent systématiquement passés par les armes. On comprend mieux le titre d'"Holocauste oublié" quand on se souvient de la présentation du livre signé par le même P. Desbois :


undefined

La bande annonce du livre est affirmative : "Un prêtre révèle..."

Les dictionnaires le rappellent. "Révéler", du latin revelare ( velum = voile) signifie : "lever le voile", soit : "découvrir".
Il y a donc là erreur de vocabulaire. Ou abus.
Le P. Patrick Desbois n'a pas "découvert" les massacres à charge des Einsatzgruppen. Il a cherché et retrouvé des témoins ainsi que des preuves de ces massacres. Il y a plus qu'une nuance...

La mise au point rédigée par Georges Waysand, complétée par celle-ci, s'inscrivent dans une exigeance de rigueur historique, de justice aussi eu égard aux travaux qui précèdèrent de loin les fictions ou les compléments apportés par une publication telle que "Porteur de mémoires".



Publié dans Bibliothèque

Commenter cet article

MP Goossens 25/03/2008 14:43


Je viens de lire le livre de Robert Merle « La mort est mon métier », roman qui retrace l’histoire du SS Rudolf Höβ, directeur du camp d’Auschwitz. Il fut très mal accueilli en son temps (années 50 si je me souviens) car la guerre froide a eu pour effet d’occulter pas mal de vérités. Le roman de Little est très superposable (et par endroits quasi plagiaire) mais, dérision,  celui là recueille le Goncourt. O Justice !