P. 1. Discours de Yaël Reicher

Publié le par Jean-Emile Andreux

Fille d'évadé et Présidente de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures, Yaël Reicher prononça le 16 juillet 2005 ce discours. Il éclaire le sens de la cérémonie qui se déroula sur le site du Judenlager ouvert le 18 juillet 1942 :

"Chers survivants des Mazures, chères épouses, chers enfants et petits-enfants de survivants des Mazures, chers et courageux résistants, chers adhérents à une cause juste, chers enfants et petits-enfants de courageux résistants, chers amis,

Nous sommes réunis ici aujourd’hui pour se souvenir … se souvenir de ceux qui ne sont plus … se souvenir de ceux qui ont été mis au travail forcé, qui ont péri, qui ont été abattus, qui ont été exterminés. Nous sommes réunis ici aujourd’hui pour dire non au crime contre l’humanité. Non à l’anéantissement d’un peuple sous seul prétexte qu’il soit juif.

63 ans après le 18 juillet 1942, nous évoquons le souvenir de 288 juifs détachés de leurs familles et rassemblés à la gare d’Anvers. Parce qu’ils sont juifs. Ils sont transportés jusqu’à la gare de Revin dans les Ardennes françaises. Parce qu’ils sont juifs. Après une marche de 7km à pied jusqu’aux Mazures, les SS et les gardes de l’Organisation Todt les enferment dans la fonderie désaffectée Henon. Parce qu’ils sont juifs.

Les déportés sont obligés de construire le camp de travail sur ce même lieu paisible où nous nous trouvons aujourd’hui. Ils furent astreints au travail forcé au bénéfice de la machine de guerre fasciste pour la fabrication de charbon de bois.

Loin des leurs, ils sont dépourvus de leur dignité et vivent dans l’avilissement par la peur et l’humiliation, parce qu’ils sont juifs. Le 24 octobre 1942 ou le 5 janvier 1944, ils sont transportés dans des wagons à bestiaux pour être déportés à Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Mauthausen, Flossenburg, Bergen-Belsen, Theresienstadt, Natzwiller et Dachau, soit par Malines pour les convois XV, XXI et XXIIB soit à Drancy pour le convoi 66 vers Auschwitz-Birkenau. Ils ont rejoint le sort de 6 millions de juifs exterminés dans les camps de la mort. Parce qu’ils étaient juifs.

La plus grande majorité des prisonniers du Judenlager des Mazures, c’est à dire 237 juifs, ont été exterminés dans ces horribles camps de la mort, lieux vides d’humanité. 27 juifs sont revenus des camps. 24 ont réussi à s’évader. 2 ont été repris et fusillés, mais 22 ont survécu et ont vu la Libération.

22 évadés, dont deux personnes sont encore en vie aujourd’hui, Monsieur Koganovitsch qui nous fait l’honneur de sa présence aujourd’hui et Monsieur Peretz, vivant à Toronto, ils ont pu survivre grâce à l’incroyable courage de certaines personnes. Malgré les petits moyens dont ils disposaient, ces résistants de la région ardennaise ont réussi, au péril de leur propre vie et de celles de leurs familles, à déjouer les plans d’extermination et à vaincre les projets antisémites de la machine de guerre nazie. Ils n’ont jamais cessé de croire en une cause juste. Leur courage et leur intégrité évoquent pour moi, en tant qu’enfant d’un survivant des Mazures, des sentiments intenses d’humble admiration.

Emile Fontaine, magnifique personnage. Capitaine FFI, connu sous le nom de guerre Tanguy, grande âme courageuse de la résistance ardennaise et personnage juste qui a sauvé des dizaines de vies, dont la vie de mon père, Emile Fontaine a été abattu lâchement par des assassins de la Gestapo, vides de tout sentiment identifiable. Mais la mémoire d’Emile Fontaine rayonnera à jamais à travers sa famille, ses filles Adrienne et Annie qui sont présentes aujourd’hui, et comme le disait Jacques Springer en découvrant la plaque en l’honneur d’Emile Fontaine à Aubenton en 1946 : « Emile Fontaine continuera à vivre dans nos cœurs ». C’est avec une admiration sans fin que je lui dis : "Merci Emile Fontaine. Nous n’oublierons jamais."

Emile Fontaine était entouré d’un réseau de gens remarquables, parmi eux je veux citer Madame Mireille Colet-Doé, Madame Marie Arnould-Jacques, Mr et Mme Léon Devingt et Mr et Mme Gaston Doé.

Les Mazures … ce camp de passage avant l’anéantissement. Le juif avait pour seul tort d’exister. Il était destiné à être éliminé. Il n’y avait pas d’autre charge retenue contre lui et il ne pouvait se disculper qu’en mourant. Le crime contre l’humanité, c’est tuer quelqu’un sous prétexte qu’il est né.

Jamais un peuple n’avait subi de telles atrocités, mises en doctrine, programmées et faisant partie d’un plan systématique d’extermination. Les juifs étaient la victime d’une haine, d’une déshumanisation et d’une obsession collective fasciste sans limites. Et cette haine persiste encore toujours. On aimerait pouvoir dire « plus jamais ça » mais l’histoire ne cesse de se répéter et le fait que l’histoire ne soit jamais allée aussi loin dans le crime, n’entraîne malheureusement aucune garantie d’amendement.

Mais … en souvenir des nôtres et en pensant aux générations futures, nous avons le devoir de nous lever, de combattre ce fléau et de dire non à ce racisme, non à l’intolérance, non à la haine, non au crime. C’est la raison pour laquelle nous sommes là aujourd’hui.

Les nazis ont essayé d’effacer toutes les traces de leurs barbaries, mais ils n’ont pas réussi à rayer un peuple. Ils n’ont pas réussi à effacer la mémoire des juifs anversois aux Mazures et c’est sous le camouflage de ces 4 chênes que je tiens à remercier le Professeur Jean-Emile Andreux pour avoir retrouvé les traces afin de constituer un travail historique sur le « Judenlager » des Mazures. Monsieur Andreux, merci pour votre persévérance, votre envie de savoir et votre amour de la recherche. Merci d’avoir fait revivre la mémoire historique de ces ombres oubliées. Merci aussi d’avoir tissé des liens entre les générations d’après-guerre, nous, les enfants en tendre souvenir des nôtres.
Les Mazures … un Judenlager oublié ou effacé ? Non, ce n’est plus le cas maintenant.
En souvenir de la Shoa, en souvenir des atrocités commises, en souvenir de la grandeur de certains, En rêvant d’un monde juste, gardons la flamme et … mobilisons-nous contre l’indifférence et la haine et luttons pour un monde juste.


Plus jamais ça …

Je me permets de demander à Monsieur Jules Koganovitsch de venir inaugurer le monument pour la mémoire du Judenlager des Mazures. J’invite les membres de l’Association de venir déposer un galet, geste qui se fait traditionnellement sur les tombes juives, sachant que la plupart des déportés des Mazures n’en ont jamais eues. Nous observerons par la suite une minute de silence. Merci.

(photos : F. Parizel)

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