P. 229. Lettre d'Eva Fastag à Simone Veil

Publié le par JEA

"Une vie", celle de Simone Veil, a été évoquée sur trois pages de ce blog (1).

Raflée à Anvers, enfermée à Breendonk (2) puis au Sammellager de Malines, Eva Fastag (3) évoque un "point précis et douloureux" dont elle relève l'absence dans les souvenirs de la Présidente d'honneur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.




Extrait du documentaire "Modus operandi" de H. Lanneau (4)



Avec son autorisation, voici une copie de la lettre rédigée par Eva Fastag en date du 13 avril 2008 :


"Madame la Présidente d'honneur,

Votre livre "UNE VIE" m'a bouleversée et beaucoup intéressée. Bien que de nombreuses personnes vous ont sûrement exprimé les mêmes sentiments, mais de façon plus chaleureuse, je me permets d'attirer votre attention sur un point précis et douloureux.

Il s'agit d'une remarque que vous faites à la page 56 de votre livre :
- "... jamais les responsables n'avaient songé à employer des Juifs dans l'Organisation Todt..."

Or, j'ai été moi-même témoin, sur place, de l'existence et de la liquidation de camps de travailleurs forcés juifs, de Belgique dans le Nord de la France (région de Boulogne s/mer et Paris-Plage, e. a. à Dannes-Camiers) (5).( Ces détenus travaillaient pour l'organisation Todt, sous la surveillance d'SS.

Moi-même j'ai été détenue, pendant près de 2 ans, en Belgique, au Camp de Rassemblement de Malines, caserne Dossin (l'équivalent du Camp de Drancy en France). J'y ai travaillé à l'enregistrement des personnes arrêtées qu'on amenait au camp et c'est pour ce même travail que j'ai été, avec d'autres jeunes filles du camp (e. a. Anne Lande et Klara Sander) amenée, en train, vers le Nord de la France; bien sûr acommpagnée de SS.

C'est ainsi que nous avons eu, mes collègues et moi, l'occasion de parler avec ces détenus, au moment où nous les inscrivions sur les listes et fiches de départ. Nos conversations étaient très brèves, car nous étions naturellement constamment surveillées par les SS. Toutefois, nous sommes bien arrivées à savoir quel avait été le régime de ces prisonniers et nous avons pu leur communiquer ce que nous savions du Camp de Malines. C'est ainsi que leur convoi (XVI et XVII du 31 octobre 1942), qui a transité par Malines, a comporté un très grand nombre d'évadés du train. Tous ces déportés étaient Juifs, de Bruxelles, Anvers, Charleroi ou Liège et avaient été mis au travail forcé pour l'organisation Todt dès juin 1942, donc avant que les rafles sur les Juifs ne commencent en Belgique. D'ailleurs, dans ces camps n'étaient détenus et mis au travail que des hommes.

De ces hommes qui ont sauté du train ou qui ont survécu, il existe de nombreux témoignages qui sont conservés au MUSEE du Camp de Malines et qui confirment donc qu'il y a bien eu des Juifs (peut-être pas de France, mais bien de Belgique) qui ont été employés par l'organisation Todt, sans doute sous la "tutelle" des SS (6). D'ailleurs ceux-ci n'étaient pas à une contradiction près (7).

Veuillez m'excuser de vous avoir entretenue si longuement de ce sujet, mais il me semble que c'était nécessaire. Je suis naturellement à votre disposition pour vous donner d'autres renseignements que je possèderais sur l'existence de ces camps.

Je vous prie de croire, Madame la Présidente d'honneur, à mes sentiments respectueux."

(S) Eva DOBRUSZKES-FASTAG




NOTES :


(1) Lire les pages 191, 192 et 194 de ce blog.

(2) Seul camp de concentration sur le territoire belge.

(3) "Nous sommes de moins en moins de survivants", p. 36.

(4) P. 222 du blog.

(5) A consulter :
- Delmaire Danielle, Les camps des Juifs dans le Nord de la France, MEMOR, Villeneuve d'Ascq, n° 8, 1987.
- Delmaire Danielle (éd.), Les "camps des Juifs" dans le Boulonnais (1942-1944), Actes de la table ronde de Boulogne-sur-mer, 24 septembre 1988, MEMOR, Villeneuve d'Ascq, n° 10, 1989.
- Delmaire Danielle, Eté 1942 : l'antichambre d'Auschwitz. Les "camps des Juifs" dans le Boulonnais, Tsafon, Revue d'études juives du Nord, Villeneuve d'Ascq, n° 9-10, Eté-Automne 1992.

(6) Au Judenlager des Mazures, autre camp en France pour des Juifs déportés de Belgique afin d'être mis au travail forcé au bénéfice de l'Organisation Todt, la direction était bicéphale. Un lagerfürher OT pour le travail même. Et un officier SS pour la garde et la discipline.

(7) Contradiction flagrante entre les intérêts économiques de l'OT et la mise en oeuvre de la Shoah par les SS.
Ainsi pour les Mazures, 288 juifs d'Anvers sont emmenés dans les Ardennes de France le 18 juillet 1942 afin d'y contruire un camp et d'entamer la fabrication de charbon de bois (pour gazogènes) au bénéfice de l'OT.
Mais dès le 24 octobre 1942, les SS "ponctionnent" ce camp en renvoyant à Malines des juifs destinés à compléter le convoi XIV-XV vers Auschwitz et qui était "déficitaire" en nombre de victimes de la Shoah. Les efforts de guerre laissent la priorité à la "solution finale"

 

Publié dans Bibliothèque

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Danielle Delmaire 18/04/2008 08:37

Comme vous, je suis très sensible au témoignage de Madame Eva Fastag...J’ajoute que dans la 3e phase des camps du Boulonnais, ce sont bien des “demi-juifs” ou “juifs maris d’aryennes” français qui étaient dans les camps. Merci pour la diffusion de cette lettre.