P. 36. "Nous sommes de moins en moins de témoins"

Publié le par Jean-Emile Andreux

Discours d'Eva Fastag à Boortmeerbeek

Le 22 juillet 1942, elle a été raflée à l'arrivée de son train venant de Bruxelles et entrant en gare d'Anvers. Sa carte d'identité (voir illustration) et l'étoile jaune la dénonçant comme juive, Eva Fastag fut enfermée à Breendonk. Puis, eu égard à ses qualifications de secrétaire polyglotte, transférée le 27 juillet à la Caserne Dossin. Les nazis y organisaient le Sammellager (camp de rassemblement) de Belgique pour la déportation des Juifs sur Auschwitz.
Eva Fastag n'en fut libérée que le 9 juin 1944. Son témoignage est aussi direct et sensible qu'irremplaçable. Le voici tel que présenté à Boortmeerbeek le 23 avril :

"Oui, nous sommes de moins en moins de témoins à nous souvenir et à pouvoir rapporter ce que nous avons vu et vécu en ces années terribles de l'occupation nazie en Belgique, de 1940 à 1945.
Mais je crois qu'il faut répéter nos témoignages encore et encore, malgré le malaise, l'ennui ou la satiété que certaines peuvent éprouver.
Et surtout, pour faire taire tous ces négateurs et révisionnistes qui craignent l'évidence.

Je suis venue pour témoigner de la grande importance qu'a eue, à mes yeux, cette attaque du XXe convoi.
Au cours de ma détention à la Caserne Dossin, pendant près de 2 ans, j'ai côtoyé quotidiennement la détresse, la misère et, surtout, le désespoir des détenus qui, tous, étaient destinés à la déportation, tôt ou tard. La plupart avaient été pratiquement tirés de leur lit pour être amenés à la Caserne Dossin. Pourquoi ? Parce qu'ils étaient Juifs, tout simplement !
Le fait que nous ignorions (sauf quelques "initiés") le sort qui nous était réservé, augmentait encore notre angoisse.
Nous étions des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux, de très vieux, des malades, des grabataires et des enfants, des enfants avec ou sans parents ou quelqu'un pour prendre soin d'eux. Imaginez-vous tous ces enfants en bas âge, abandonnés à leur sort dans de telles circonstances ?
Il y a toujours cette image qui me hante : des rangées d'êtres humains, femmes, hommes, enfants, épuisés, abasourdis, entourés de soldats et de SS armés, qui sont poussés à travers le portail de la Caserne Dossin, vers les trains de la mort.

Il est vrai qu'aujourd'hui il est difficile de croire que cela fut et c'est sans doute là-dessus que les négationnistes comptent pour proclamer que cela n'a jamais existé. En effet, un esprit sain peut-il imaginer qu'une telle abomination a été inventée par l'homme ?
Je ne peux pas non plus oublier les veilles de départ des convois, l'atmosphère d'angoisse qui régnait dans la Caserne et surtout dans les salles. Les SS voulaient nous faire croire qu'on allait vers des endroits bien aménagés pour les familles !

Dans le camp, des groupes de résistance s'étaient formés avec en partie des résistants qui l'avaient déjà été à l'extérieur. Par divers moyens, on essayait de se procurer toutes sortes d'outils qui devaient servir à réaliser une ouverture du wagon qui permettrait une évasion. On essayait de rassembler dans le même wagon ceux dont on savait ou croyait qu'ils étaient décidés à risquer l'évasion. L'attaque du XXe convoi par les héroïques Georges Livschitz, Jean Franklemon et Robert Maistriau s'est alors conjuguée avec cette volonté de libération. Le courage des détenus était celui du désespoir, celui des trois jeunes libres était le courage de sauver des vies.

Cette attaque du train par l'extérieur a créé une psychose d'évasion : dans plusieurs wagons, des "candidats" à la fuite, ont pris courage en se doutant de ce qui se passait et d'autre part, des indécis ou même des "réfractaires" à l'évasion se sont joints aux fuyards et ont sauté du train. Le grand mérite de nos trois héros n'est donc pas seulement d'avoir, par leur attaque du train, libéré directement et individuellement des hommes voués à l'extermination, mais également d'avoir, par leur action héroïque, provoqué un sursaut de résistance face à leurs bourreaux et à leur objectif criminel.

HOMMAGE à    Georges Livschitz
                     Jean Franklemon
                     Robert Maistriau
ainsi qu'à tous ceux qui ont sauté du train.

Je voudrais ici encore rappeler qu'exactement le même jour, soit le 19 avril 1943, a débuté le soulèvement du ghetto de Varsovie !
Quelle coïncidence !"


Volet gauche de la carte d'identité d'Eva Fastag en 1941 (arch. E. Fastag)

Publié dans Boortmeerbeek

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