P. 45. Hommage à Emile Fontaine (2)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Interné aux Mazures, Emile Fontaine en sauvera des évadés

Comme relaté sur la page précédente du Blog, Emile Fontaine fut lui aussi interné au Judenlager des Mazures alors qu'il n'était nullement d'origine juive. Ceci s'explique par les contradictions entre la politique d'extermination nazie et la politique d'exploitation économique. Avec une priorité absolue réservée à la Shoah.

Le camp des Mazures représentait très exactement l'antichambre de la mort avant Auschwitz : une ultime mise en esclavage avant la "solution finale". Le Judenlager est ouvert le 18 juillet 1942. Cependant, la nuit du 23 au 24 octobre, les Allemands pratiquent sur place un tri entre les déportés. En effet, il manque des Juifs pour le convoi XIV/XV qui doit partir de Malines le 24. Pour ce tri, les nazis retiennent comme critère principal la nationalité des internés. Les Belges resteront (mais il faut garder en mémoire que tous les déportés provenaient d'Anvers où ils étaient domiciliés le 10 mai 1940). Ne sont pas non plus transférés vers le convoi XV, les déportés mariés à une Juive Belge, à une aryenne et encore ceux que l'Organisation Todt a estimé indispensables tels un médecin (Zacharias Landmann) ou un bottier (Ignace Lebovic).

Le Judenlager est alors à peine construit et la fabrication de charbon de bois destiné aux gazogènes allemands ne peut rester en attente. Bruxelles a réclamé et obtenu pour Auschwitz des Juifs du camp. Mais celui-ci doit néanmoins "tourner". L'Organisation Todt va recevoir en appoint et avec la collaboration active de Vichy, des prisonniers de guerre français. En flagrante violation de la Convention de Genève. Mais Vichy lâche ces soldats ayant certes porté l'uniforme franchais, ayant peut-être chanté : "Maréchal, nous voilà !" mais d'origine... Nord-Africaine !

Ces quelques éléments de troupes "indigènes" ne suffisant pas, Vichy y ajouta pour satisfaire l'OT des Français condamnés à un minimum de 5 mois de prison ferme, qui deviennent ainsi 5 mois de travaux forcés. Emile Fontaine fit partie de ces derniers mais en tout bien tout honneur comme détaillé dans le témoignage de G-H Lallement (page précédente du Blog). Enfin, une dernière précision : la garde du Judenlager, SS et schutze OT, interdisait tout contact entre les Juifs et les autres internés.

Voici donc Emile Fontaine derrière les barbelés des Mazures : "Il fut envoyé au camp des Mazures durant 6 mois...Les Juifs étaient laissés dans un état épouvantable. Tout prisonnier qu'il était, il sut, ayant gagné certaines bonnes volontés parmi ses gardiens, assurer le ravitaillement de ces malheureux qui, sans lui, seraient morts de faim." (L'Ardennais, 7 décembre 1994).

Découvrant les réalités de ce camp à caractère racial, le Résistant promet aux Juifs qui s'évaderont de les aider sans faille. Dès sa libération au bout de six mois, soit fin 1943, il ne perd pas de vue ses engagements : "Je connaissais bien Emile Fontaine car il venait chez un ancien interné du Camp des Mazures : Monsieur Jean Cochard, boulanger à Revin et lui aussi Résistant...Il m'avait fait part de son intention d'aider des Juifs du Camp des Mazures et il y avait un problème : procurer des Cartes d'Identité Belges pour les Juifs dès qu'ils se seraient évadés. J'avais un contact avec un employé de mairie de la Commune belge de Oignies (à 6 km de Fumay) à la Frontière avec la France. Je lui ai fourni 22 ou 23 Cartes d'Identité Belges où il n'y avait plus qu'à mettre la photo des intéressés..." (Robert Charton, témoignage écrit, 12 octobre 2002).

L'engagement et la superbe efficacité d'Emile Fontaine vont se concrétiser dans le contexte de la fermeture du Judenlager. Le 4 janvier 1944, la NSKK descend en kommando de travail six Juifs des Mazures à la gare de Revin. Ils vont s'en évader. Le lendemain, tous leurs camarades sont transportésà la gare de Charleville. Un convoi de wagons à bestiaux les y attend en plus des Juifs raflés dans les Ardennes et de Juifs des colonies agricoles de la WOL. Destinations : Drancy, avant Auschwitz. Deux Juifs des Mazures se sauvent séparément avant d'être enfermés dans un wagon. Puis le convoi s'étant ébranlé vers Reims, il doit s'arrêter en gare d'Amagne-Lucqy où un cheminot débloque le système de fermeture extérieure de l'un des wagons. Le hasard fait que d'autres "Mazurois" s'y trouvent. Dix d'entre eux ont le temps de sauter du wagon alors qu'il va franchir l'Aisne à proximité de Rethel... 6 + 2 + 10 = 18, tous ces évadés auront la vie sauve !!!

En respectant l'ordre chronologique, commençons par ceux du kommando de Revin. Dirigeant la Résistance sur le plateau de Rocroi, Georges Peuble explique : "Si j'ai bien en mémoire cette période de la guerre et la souffrance endurée par les juifs d'abord et les autres prisonniers ensuite, je n'ai aucun nom à citer. En effet, les évadés des Mazures que nous avons pu aider ne sont jamais restés longtemps en contact avec nous... Nous les prenions en charge et nous les conduisions à Adrien Marchand, chef de la Résistance locale à Regniowez...Ils restaient quelques temps à Regniowez...Puis certains sont repartis vers la Belgique et les autres étaient amenés à Aubenton pour être confiés à Emile Fontaine. Hélas, Marchand et Fontaine sont décédés. Fontaine a été exécuté par la Gestapo. Je peux certifier sur l'honneur que la personne qui s'est la plus investie pour aider les déportés du Judenlager des Mazures, c'est Emile Fontaine." (Témoignage écrit, 18 janvier 2005).

Adrien Marchand, Maire de Regniowez (Arch. fam.)

Après Revin le 4 janvier, Charleville le 5. L'un des deux évadés de la gare, Nathan Szuster témoigna comme suit, avant son décès fin 2004 : "Je retourne aux Mazures à pied. Fontaine, je l'avais vu au camp et j'ai fait appel à lui. Il a toujours parlé avec moi. Il m'a donné une carte d'identité au nom d'Edmond Dindin, né à Dunkerque. Dans ce temps-là, j'aurais donné ma vie pour lui... A Aubenton, où j'ai dormi la première nuit après l'évasion, un fermier m'a donné un revolver. J'étais là comme réfractaire. Le lendemain matin, je sors et je vois Harry (Reicher) accompagné de Paul Aron. Ils m'ont raconté qu'ils avaient sauté de leur wagon. Ensuite, chez Madame Fontaine, nous sommes retrouvés ensemble Stan Kogel, Harry, Paul et moi. Les derniers jours à Rumigny, avec Reicher, nous étions chez Mme Gouverneur. Lui voulait retourner à Anvers, moi partir pour l'Angleterre et y rejoindre l'armée belge. On ne pouvait plus rester là-bas. Emile Fontaine m'a placé dans un hôtel près de la gare d'Hirson. Je devais partir pour l'Espagne..." (Témoignage oral, Blankenberge, le 22 octobre 2003).

Mon père a cherché Emile Fontaine pour les faire rapatrier sur la Belgique comme ils le voulaient. Il arrive à contacter Fontaine et décide de les emmener à Aubenton accompagné d'un médecin de Renwez qui faisait partie de la Résistance. Dans le gazogène, il y a aussi Marcel Bégard, meilleur ami de mon père. Ils passent par Rouvroy pour gagner Brunehamel. A la patte d'oie d'Aubigny, contrôle par une patrouille allemande: "Ausweiss". Il y avait donc le docteur assis à l'avant. Il explique qu'ils vont chercher un malade...Les 3 Juifs sont derrière, dans la caisse, avec Marcel Bégard, mais les Allemands ne fouillent pas et les laissent filer. Les trois Juifs ont été placés dans des fermes par Emile Fontaine..." (Serge Doé, témoignages oraux, Les Mazures, 6 et 20 octobre 2003).

Enfin les dix s'échappant du convoi vers Drancy : "Stan (Lemer), Sally (Kogel) et un 3e Juif ont sauté de leur wagon à la gare d'Amagne-Lucquy. Stan était un ouvrier diamantaire, Sally un coiffeur, et le 3e tailleur. Ils contactent aussitôt Les Mazures d'où ils venaient. En effet, ils ont téléphoné à mon père qu'ils appelaient "Monsieur Gaston". Il a été les chercher avec le gazogène et les a ramenés aux Mazures, chez nous, route de Revin. Mes parents les ont cachés dans leur propre chambre, sur la façade avant et pendant 12 jours.

En conséquence de tous ces témoignages concordants et d'autres encore que ce Blog ne permet pas de publier, faute d'espace, un dossier de demande de reconnaissance comme Juste de Nations a été remis à Yad Vashem France au nom d'Emile Fontaine

Publié dans Emile Fontaine

Commenter cet article