P. 49. Hommage à Emile Fontaine (6)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Lettre d'Emile Fontaine emprisonné à Rethel

Ainsi que relaté au cours des pages précédentes, Emile Fontaine a découvert de l'intérieur le camp des Mazures grâce à la justice de Vichy. Au printemps 1943, il tomba sur un barrage de la gendarmerie française alors qu'il conduisait un camion chargé de denrées agricoles dérobées à la colonie agricole de la WOL située à Château-Porcien. Ces vivres précieux étaient destinés aux maquis dont Emile Fontaine assumait la responsabilité, maquis rassemblant des réfractaires au STO mais aussi des pilotes alliés reconduits vers l'Angleterre. Ne pouvant se dévoiler devant un tribunal français en cette époque de collaboration active, Emile Fontaine se laissa condamner pour "marché noir". Soit à une peine de mise au travail forcé aux Mazures. Cet enchaînement fut providentiel pour des détenus juifs après leur évasion...

Pour clore cet hommage de six pages sur ce Blog, quoi de plus respectueux que de laisser à Emile Fontaine lui-même les derniers mots ? Ils furent rédigés de sa main le 12 juillet 1943. Depuis bientôt un mois, il ronge alors son frein derrière les barreaux de la prison de Rethel. Sa condamnation avec internement aux Mazures n'a pas encore été prononcée. En quatre feuillets, transparaît sans le moindre artifice sa personnalité : détermination mais humour, lucidité et engagements loin du Maréchalisme ambiant. Il savait que cette lettre subirait une lecture critique et pointilleuse de la censure. Malgré quoi il persiste à ne pas courber la tête et signe.

En ce mois de juillet 1943, il lui restait un peu plus de huit mois à vivre avant son exécution par la Gestapo.

(Arch. fam.)

            Rethel le 12 juillet 1943

                 Bien chers tous

 Enfin, je me décide de vous écrire
il faut que je donne de mes nouvelles.
Seulement, je suis aujourd'hui passablement
énervé et de méchante humeur. Tout d'abord
je tiens a vous informer que je ne donne
pas plus souvent de mes nouvelles pour
une raison bien simple et que voici. C'est
qu'il me répugne de donner mes lettres en
pâture a une contrôle aussi respectable soit il
fait avec le tact et toute la finesse d'esprit
que nous pensons. Je tiens cependant a vous
rassurer sur ma santé qui est parfaite, il
est vrai, qu'en mon hotel, serveur, eau courante
dans mes appartements, même électricité, un
inconvénient a ce sujet, c'est que l'inter...
se trouve dans le couloir, peut être pour éviter
la fatigue des yeux ! il parait même que l'on
prolonge mon séjour seul. afin d'éviter a ma
sensible personne la promiscuité d'une mauvaise
 

 

compagnie dans les ateliers, devant tant de
prévenances, je dis avec la main sur coeur et
le mouchoir a l'autre, merci au destin qui
dirige les hommes ! Pour peu que cette situation
continue, je vais faire concurrence a bébé
"Cadum". Un grand reproche que j'adresse
cependant a la direction de mon hotel, c'est
que la radio n'y existe pas, non plus le service
de presse. Cependant, les journeaux sont si nécessaires
a "l'homme de la rue" pour les bons conseils
et les indications certaines, justes indiscutables
sur les "dessous" de la politique "dite" Européenne
et sur les evénements de la guerre.
Hier, ma vieille âme de musicien se délectait.
J'entendais les échos d'un concert militaire,
et ensuite des chants. Seulement, je ne sais

pas pourquoi cette fête ? Peut-être {une} manifestation
en l'honneur de l'esprit "Européen", ou, l'évocation
d'une grande victoire en Russie, en Italie
ou ailleurs ? Mais une chose certaine, ceci
me reportait 18 années en arrière avant, vu, moi
aussi j'étais musicien d'armée, et, ou avec
ma société, nous faisions concerts a Essen,
Wiesbaden, Mayence, Spire, Landau ect...


 

Que voulez, chacun son tour.
Tout ceci n'empêche pas que je suis a mon
28e (?) jours de cellule. pour un peu, ce serait aussi long
que la procédure de "Riom". Seulement j'ignore
si la fin sera identique ?! Mesdames,
ne croyez pas que je suis devenu fou, non,
mais, s'il est bien sain d'esprit, il n'est pas ceint
du cordon de St François portant sur son sein
le seing du Saint Père "Amen". Comme le
Maréchal, je déclare qu'il faut {être} des hommes "virils"
que pour cette raison, a l'avenir, la canne ne sera
plus considérée comme instrument servant a
soutenir la vieillesse, mais, uniquement pour
marquer l'élégance et la souplesse. Le
tremblement de la voix dans les discours non,
comme un signe de décrépitude mais, simplement
une marque d'émotion envers le bon peuple.
Je termine cette épitre, et sens un bienfaisant
calme qui pénètre mon corps récompense
de l'homme pour une bonne action que {puisque} le
sens de ma prose peut être compris par tous
suivant la conception propre de la vérité
pour chacun. Il commence par faire nuit.

 

 

 

 

 

 

 

(Arch. Fam.)

 Je vais terminer pour refaire mon lit
et me plonger dans une méditation
profonde "sur les beautés de la vie".
Bonne nuit et bons baisers.

             Emile

Publié dans Emile Fontaine

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