P. 50. Etat français, SNCF et déportation

Publié le par Jean-Emile Andreux

"Les trains de Juifs, Tziganes ou homosexuels..."

L'Etat français et la SNCF ont été condamnés le 6 juin en raison de leur rôle dans la déportation de Juifs sous le régime de Vichy. Cette procédure avait engagée devant le tribunal administratif de Toulouse par des membres de la famille du député européen Alain Lipietz.

S'il résulte d'une initiative personnelle, ce jugement concerne les 76.000 Juifs déportés de France, y compris ceux des Mazures ayant transité par Drancy. Soit 77 convois. Avec seulement, à la fin de la guerre, 3 % de rescapés.
Les déportés politiques, eux, se chiffrèrent à 85.000 et 60 % de ces triangles rouges survécurent aux camps.
Pour rappel, de Belgique, 25.000 autres Juifs - dont ceux de la zone Nord, avec par exemple des Lillois - ont été emmenés vers l'extermination en 26 convois. Près de 97 % y perdirent la vie.

Les juges du tribunal administratif de Toulouse ont estimé qu'il s'agissait d'"une faute de service qui engage la responsabilité de l'Etat", car "l'administration française ne pouvait manifestement ignorer que leur transfert (...) a facilité une opération qui devait normalement être le prélude à la déportation des personnes concernées"...
"Le tribunal a reconnu que l'Etat et la SNCF ont fait plus que ce que leur demandaient les Allemands" concernant la déportation "non seulement des juifs mais également des Tziganes ou des homosexuels", a remarqué Alain Lipietz.
Néanmoins, la notion de "complicité de crime contre l'humanité" n'a pas été explicitement retenue.

Le 6 mai, ce fils de déporté avait témoigné devant le tribunal :
"Ce service public des Chemins de fer, qu'en tant que député je défends au Parlement européen contre la rage néo-libérale, précisément au nom de son mandat de service public, aujourd'hui m'explique que, lorsque ses chefs de trains, ses responsables du trafic, déportait mon père, mon oncle et mes grands parents, entassés avec leurs compagnons d'infortune sans eau et sans toilettes dans des wagons à bestiaux, et en assurait elle-même la garde, elle ne faisait que fournir à l'Etat un service commercial, au même titre qu'une cimenterie ayant vendu des sacs de ciment pour construire le mur de l'Atlantique ?
Que dire de ces avocats de la SNCF, qui n'ont même pas pu exhiber de document prouvant qu'ils avaient l'ordre, en répondant de leur vie, de traiter les déportés de façon inhumaine pendant leur transport, alors que jusqu'après la Libération, la SNCF exigeait encore de l'Etat le remboursement de leurs frais de transport au tarif d'un billet en troisième classe ou de congés payés ? Que dire de ces ingénieurs et brillants organisateurs qui réussirent à faufiler des trains de déportation entre les lignes alliées, alors que s'était déjà opérée la jonction entre les armées débarquées en Normandie et les armées débarquées en Provence ? Qu'ils partagent cette idéologie de la rationalité instrumentale, de l'excellence technique, qui auréola d'orgueil les pires « crimes de papier », comme le disait encore Hannah Arendt."

Mémorial de Yad Vashem : wagon de déportation

Par contre, l'avocat Arno Klarsfeld, a réagi défavorablement à l'énoncé de ce jugement (AFP) :
"Les convois de déportation étaient allemands, pas français"
...
"Où commence le crime contre l'humanité et où finit-il ? On ne peut demander aux gens d'être des héros. On ne peut demander aux cheminots de se mettre sur les rails"...
"Plus personne n'est coupable si tout le monde est coupable"...

A son estime, un tel jugement "crée une dilution de la responsabilité qui est très grave".

Il faut savoir que la SNCF a choisi Arno Klarsfeld pour la défendre suite à une autre plainte déposée contre elle devant la New York District Court. Dans un point de vue publié par "Le Monde" en date du 2 juin et réactualisé le 6 juin, Arno Klarsfeld commentait les actions en justice entamées à Toulouse et à New York :

"Ces plaintes sont contraires à la vérité historique. Elles souillent la mémoire des 1 647 cheminots fusillés ou déportés sans retour, elles effacent le rôle des autorités allemandes, de l'Etat français de Vichy et diluent la responsabilité de ceux qui furent chargés de la déportation des juifs de France.
Pouvait-on exiger d'individus comme les cheminots, dont l'action n'est pas par essence criminelle, de démissionner et d'abandonner un maigre salaire vital ? Ceux qui l'ont fait sont des héros, les autres ont toujours été, sont et resteront la norme. L'indifférence aux malheurs des autres n'est pas un crime, elle est partie de la condition humaine."

Henry Rousso, ancien directeur de l'Institut (français) d'histoire du temps présent, estime que :
"Sans les trains, il n'y aurait pas eu de solution finale."
Mais la SNCF "n'avait probablement pas les moyens de s'opposer aux déportations".
Et de considérer : "ce type de procès absurde. On ne peut pas mettre éternellement les institutions en procès pour ce qu'elles ont fait pendant la guerre. Il ne faut pas écrire l'histoire au tribunal." ("Libération", 7 juin)

Par contre, Maxime Steinberg, historien belge de la persécution des Juifs, s'exprimait au JT de la RTBF le 7 juin. Aucune recherche n'a encore été publiée sur le rôle de la SNCB dans la déportation des Juifs depuis la Belgique. Néanmoins, Maxime Steinberg constate qu'un parallèle entre SNCF et SNCB pourrait déboucher sur d'éventuelles poursuites judiciaires en Belgique.

Aux lecteurs d'apprécier.

A propos des déportés des Mazures, si un cheminot de la gare de triage d'Amagne-Lucquy n'y avait débloqué de l'extérieur l'un des wagons à bestiaux du convoi Charleville-Drancy du 5 janvier 1944, 10 évadés provenant du Judenlager n'auraient pu avoir la vie sauve (voir ce Blog et, pour la résistance des cheminots à Amagne-Lucquy,  celui de Philippe Lecler dans les "liens")...

De même, le chef de gare de Revin, Léon Devingt, a hébergé des enfants et des épouses de déportés des Mazures alors que cette région ardennaise était située en plein zone militaire interdite aux Juifs. De plus, il a aidé matériellement puis activement participé à des évasions de membres du kommando de travail descendu quotidiennement des Mazures jusqu'à sa gare.

Quatre cheminots d'Amagne-Lucqy ont malheureusement été exécutés avant la libération (suite à des actions de sabotages répétés). L'héroïsme de cheminots de la SNCF ne laisse donc place à aucun doute : 8.900 fusillés en France.
Reste néanmoins cette interrogation : et tous ces convois de déportation ??? Ces longs cortèges d'enfants, de femmes, de vieillards, de porteurs d'étoile jaune...furent-ils inéluctables ?

Il faut revenir à l'exemple unique de Boortmeerbeek en Belgique (voir pages du Blog) pour sortir de ce qu'Arno Klarsfeld estime "la norme"... L'énorme norme d'indifférence(s) ???
Que ce soit à Revin et à Amagne-Lucquy (résistance organisée pour tous deux) ou à Boortmeerbeek (résistants et personnalité du conducteur de train), à chaque acte osé dans le contexte des chemins de fer, correspondent des vies de Juifs arrachées à la Shoah. Que ces actes n'ont-ils été plus nombreux ???

Silence radio du côté de l'Etat français. La SNCF, elle, fait appel.  Reste la lecture de "La SNCF sous l'occupation allemande" de Christian Bachelier, Institut d'histoire du temps présent, CNRS, 1996.

NB : le premier commentaire reçu est d'Hélène Lipietz (http://helene.lipietz.net)

Publié dans Actualités

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phillippe 09/06/2006 14:17

La cause est entendue. J. Chirac a reconnu, en 1995 je crois, la responsabilité de l'Etat français dans la Shoah. Ces procédures judiciaires apportent-elles des éléments nouveaux quant à l'historiographie de cette période ? Plus de 60 ans après les faits, l'histoire peut-elle encore s'écrire, en toute sérennité, depuis les bancs des tribunaux ?

helene lipietz 08/06/2006 16:44

Bonjour,

merci d'avoir rendu compte de notre horreur commune...

Si vous voulez trouver le rapport BACHELIER, le rapport demandé par la SNCF et sur lequel nous nous sommes appuyés pour gagner, je vous renvoie à mon site .

D'ici trois jours, il y aura sur mon site l'explication des démarches à faire pour utiliser le jugement... nous préférons, notre avocat Rémi ROUQUETTE et moi-même, sa juriste et épouse (cà aide) réfléchir encore

mais attention, nous ne sommes pas surs que pour le départ vers l'Allemagne ce soit la même chose. en revanche entre Drancy et les mazures cela devrait marcher...

Bon courage à tous