P. 51. Etat français, SNCF et déportation (2)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Après guerre, la SNCF facturait encore les déportations...

Les débats sur le jugement rendu par le tribunal administratif de Toulouse à l'encontre de l'Etat français et de la SNCF seront relancés par l'appel introduit par cette dernière.

Du moins un fait historique aura-t-il été rappelé : la SNCF se faisait rembourser des déportations raciales. Un billet de troisième classe pour des wagons à bestiaux ! Et sa volonté de remboursement ne s'était pas éteinte avec la fin de la Seconde guerre mondiale. La famille Lipietz l'a prouvé avec notamment cette facture :











































(voir blog : http://helene.lipietz.net)

Le document est  explicite dans sa formulation administrative : la  SNCF  chiffre à  210.385 francs et... 9 décimes "le montant des transports (Camp d'internement, Centres de séjour surveillé, Internés, Expulsés etc...)". En l'espèce, la République remboursera pour l'Etat de Vichy. Puis, un interminable flou va s'étendre dans la sensibilité publique jusqu'au procès Papon. Un procès retardé au maximum. Tout comme celui de Bousquet. A tel point pour ce dernier, que son assassinat par un délirant, a malheureusement empêché un jugement équitable (mais aussi didactique). Cet exemple au plus haut niveau de la collaboration vichyste sous l'occupation aurait vraisemblablement secoué bien des léthargies.

Le jugement de Toulouse avait été précédé dans le « Marianne » du 19 mai par un article de Gaëlle Morisson :
"Or, deux mois après {la} libération, la SNCF aurait facturé au gouvernement , alors présidé par le général de Gaulle, les frais financiers entraînés par l'organisation et l'acheminement  du convoi où se trouvaient les Lipietz, une mécanique administrative d'un goût douteux que le père d'Alain Lipietz avait toujours dénoncée.

Après sa mort, ses enfants ont repris son combat et veulent mettre en évidence l'absurdité, pour ne pas dire plus, de la logique « comptable » de la SNCF qui vise à considérer les déportés comme des voyageur comme les autres. Inutile de dire que c'était loin d'être le cas.  

 

 

« La SNCF facturait des billets en 3e classe pour des personnes qui étaient entassées à 200 dans des wagons à bestiaux prévus pour 60 chevaux », affirme Hélène Lipietz. Et son frère d'ajouter ; « Des wagons sans eau, sans nourriture, sans WC, des trains qui ont réussi à passer à travers les lignes alliées, alors même que le territoire français était en train d'être libéré et que l'on aurait pu arrêter ces convois»."

Les lecteurs seront sans doute sensibles à ces précautions de vocabulaire et de plume : "un goût douteux" puis "l'absurdité, pour ne pas dire plus, de la logique "comptable" de la SNCF".
Alors, autant en dire plus... 
Ces déportations mais aussi leur exploitation après morts des victimes de la Shoah - même après la fin des hostilités - révèlent encore et toujours combien la persécution des Juifs a été banalisée à l'extrême.
Ce qui heurte aujourd'hui voire répugne, s'incrivait dans l'air d'un temps où l'addition des politiques raciales de Vichy et de Berlin venait s'incrire dans une tradition antisémite d'une partie de la France qui ne resta pas si longtemps "fille aînée de l'Eglise" pour rien. Cette frange de la France qui alimenta par exemple l'effroyable manipulation judiciaire de l'affaire Dreyfus. Ou encore les appels au meurtre désignant les origines d'un Léon Blum et d'un Mendès France. Quant au procès de Pétain, la chasse aux Juifs, leur spoliation, leur enfermement avant "la solution finale" y furent plus que marginalisés car passés quasi sous silence ! Lire les procès-verbaux complets se révèle particulièrement éclairant et affligeant.

Pour s'en tenir aux Mazures, si le chef de gare de Revin, Léon Devingt fut reconnu cheminot résistant et cité en exemple, jamais parmi les motifs figurant dans les documents officiels ne figure l'aide apportée à des déportés du Judenlager et à leurs familles. Alors que la peine de mort aurait aussi sanctionné cet héroïsme-là s'il avait été porté à la connaissance de l'occupant.
Idem pour l'un des cheminots d'Amagne-Lucquy. Quatre d'entre eux ont été fusillés. Les sabotages terriblement efficaces de leur groupe ont été salués. Mais pas le sauvetage de 10 Juifs des Mazures...Jamais évoqué avant ces recherches. Massacrés ou sauvés, les Juifs semblent alors absents d'une large majorité de la conscience collective française.

Aujourd'hui, d'aucuns, relayés par des lepénistes du style Gollnisch, s'affirment à la fois lassés des évocations de la Shoah et mettent insidieusement en doute ses réalités génocidaires. Ils s'appuient également sur cette indifférence qui prévalut trop longtemps. Indifférence irresponsable ou intéressée.

Pour en revenir à "Marianne", il est instructif de lire sur son site les commentaires rédigés après le jugement de Toulouse. On croirait le courrier des lecteurs d'un "Au pilori" ou autre vomitorium antisémite !!! Cette implosion de réactions haineuses sera le sujet d'une 3e page.



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