P. 55. Juillet 1942

Publié le par Jean-Emile Andreux

Absence des Ardennes et des Mazures dans le Rapport de synthèse (Juillet 1942) des préfets de la zone occupée

Le Judenlager des Mazures  fut ouvert par l'occupant le 18 juillet 1942. Ou du moins à cette date, 288 Juifs d'Anvers furent-ils directement déportés sur place pour entamer la construction de leur camp. Aucun autre Judenlager ne marqua la guerre pour toute l'actuelle région de Champagne - Ardenne. Aussi le chercheur ne peut-il que consulter les Rapports préfectoraux dont une synthèse était rédigée pour Vichy, mois après mois. Et prendre connaissance de celui de juillet 1942. Dans le soucis d'y relever la place prise non seulement par les Ardennes mais plus particulièrement par l'installation de ce camp réservé à des travailleurs forcés - tous Juifs de Belgique - mis au service de l'Organisation Todt.

Premier constat : pas une ligne, pas un mot sur le département des Ardennes dans ce rapport de juillet 1942. Donc encore moins sur le Judenlager des Mazures.

Deuxième constat : un seul passage évoque les "juifs" pour toute la zone occupée (le terme "israélites" ne figure pas dans ce Rapport) : 

 

"MINISTERE de L'INTERIEUR

SERVICE DES RAPPORTS MENSUELS ET DES TOURNEES ADMINISTRATIVES

SYNTHESE DES RAPPORTS MENSUELS DES PREFETS DE LA ZONE OCCUPEE

X - PRODUCTION INDUSTRIELLE

SITUATION DU COMMERCE

La plupart des maisons de commerce n'arrivent plus à se réapprovisionner et il en résulte une diminution du personnel occupé et une diminution de la durée du travail.

Les commerçants se plaignent vivement de l'intrusion dans les différentes branches de personnes non qualifiées qui s'improvisent commerçants en achetant soit des fonds juifs, soit des fonds de commerce vacants et qui par esprit spéculatif ou par incompétence, contribuent au développement des hausses des prix et du marché noir." (Source : F 60/505)

 

Or, en juillet 1942 se déroulèrent également les rafles du Vélodrome d'Hiver et l'envoi de 8 convois vers Auschwitz.

RIEN donc. La seule mention préfectorale : répercuter des préoccupations corporatistes et hautement intéressées de commerçants. Ceux-ci appellent à veiller à ce que les biens de Juifs, notamment de celles et ceux que l'on commence à emmener vers les chambres à gaz, veiller donc à ce que ces biens ne deviennent pas propriétés de personnes considérées comme des "intrus" incapables. En résumé : la concurrence des Juifs a été éliminée. Elle ne va quand même pas être remplacée par celle de nouveaux (par)venus, aryens il est vrai.

Ainsi, s'il est très brièvement question de Juifs, c'est dans le contexte limité du commerce. Les vieux clichés antisémites s'y retrouvent. Mais silence absolu sur les souffrances des 16 et 17 juillet. Quand furent arrêtés à Paris et dans sa région 13.152 Juifs au nombre desquels 4.115 enfants. Une organisation de la Gestapo mais une mise en application menée par la seule police française aux ordres de Vichy. De plus, Paris ne doit pas occulter les centaines d'autres Juifs arrêtés eux aussi en zone occupée. Le terme de "ramassage" sera retenu à la Préfecture de police et en provinces...

Même indifférence pour les 8 convois se succédant du 17 au 31 juillet pour prendre la direction d'Auschwitz : 

 

- Le n° 6 du 17 juillet au départ de Pithiviers avec 928 Juifs.

- Le n° 7 du 19 quittant Le Bourget-Drancy avec 1.000 déportés raciaux.

- Le n° 8 du 20 parti d'Angers avec 824 Juifs.

- Le n° 9 du 22 au départ de Drancy avec 996 déportés.

- Le n° 10 du 24 et toujours de Drancy avec 1.000 victimes de la rafle.

- Le n° 11 du 27 quittant Le Bourget-Drancy avec 1.000 Juifs.

- Le n° 12 du 29 encore du Bourget-Drancy avec 1.000 victimes.

- Le n° 13 du 31 juillet parti de Pithiviers avec 1.049 Juifs.

 

Paradoxalement, pour recueillir des échos officiels de la persécution des Juifs, le Rapport Juillet 1942 de la zone dite "libre" se montre plus explicite :

 

"MINISTERE DE l'INTERIEUR

SYNTHESE des RAPPORTS des PREFETS de la ZONE LIBRE pour le mois de JUILLET 1942 

I - OPINION PUBLIQUE

La question juive préoccupe un certain nombre de Préfets, plus spécialement ceux dont les départements sont proches de la ligne de démarcation, en raison de l'affluence d'israélites fugitifs de la zone occupée. Ces éléments mènent une active propagande antigouvernementale et provoquent en même temps, par l'achat de quantités très importantes de produits à des cours supérieurs à la taxe, l'existence d'un trafic clandestin qui fait monter les prix en raréfiant les produits sur le marché.

Les Préfets du Lot-et-Garonne, de la Dordogne, de l'Indre et de la Haute-Vienne, des Basses-Pyrénées notamment expriment leur inquiétude et demandent qu'une solution soit apportée sans tarder au problème juif."

 

Dans cette synthèse, dès son premier chapitre et en première ligne, le Juif pose question. En conséquence des persécutions en zone occupée, des fuyards tentent de sauver leur vie. Pour être aussitôt accusés de tous les maux : "propagande antigouvernementale" et "trafic clandestin". Les stéréotypes de l'antisémitisme s'y retrouvent : le Juif ennemi de l'intérieur et le prévaricateur.

Il eût peut-être fallu que ces réfugiés chantent les louanges d'un gouvernement français ordonnant à sa police d'arrêter aussi les enfants français de Juifs apatrides et de séparer ces enfants de leurs parents avant d'également les déporter ???

Quant à la technique consistant à transformer la victime en coupable, elle relève d'un autre classique de l'histoire manipulée. Privés notamment de toute aide sociale, les réfugiés juifs se retrouvent à la merci de prédateurs profitant de leur exclusion infâmante de la société française. Notamment les affameurs du marché noir. Mais les préfets préfèrent stigmatiser les Juifs pour lesquels il est souligné et répété qu'une "solution...doit être apportée" à leur "problème". Elle portera pour l'histoire, le nom de "solution finale" !!!

Sources :

- Rapports de synthèse des préfets de la zone occupée. La France dans la deuxième guerre mondiale. Institut d'Histoire du temps présent. htpp://www.cnrs.fr.

- "La Shoah en France. Le calendrier de la persécution des Juifs de France. T2. Juillet 1940 - août 1942." Serge Klarsfeld. Fayard. 2001.

NB : L'auteur de ce Blog a rédigé un relevé complet de la part donnée aux Ardennes dans les 86 Rapports préfectoraux rédigés pour Vichy entre 1940 et 1944. Une publication ultérieure sera annoncée sur ce Blog.

 

 

Séparés de leurs parents, enfants déportés sur Auschwitz parce que Juifs...

(Dessin de CABU, cf le site de D-D Natanson sur perso.wanadoo.fr)

Publié dans Ardennes

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philippe 26/06/2006 13:00

Le très long rapport de juillet 1942 du préfet des Ardennes (une bonne vingtaine de pages) ne fait lui-même aucune allusion au sort des Juifs du département ... D'ailleurs, si l'on consulte l'ensemble des rapports préfectoraux pour la période 40-44 et que l'on compte les occurences du mot "juif", l'indigence du  résultat  ne peut-être que surprenant ! Et aucune mention du Judenlager des Mazures...