P. 56. Août 1942

Publié le par Jean-Emile Andreux

Quand les Rapports préfectoraux à Vichy n'évoquent pas le Judenlager des Mazures et si peu la persécution des Juifs en France...

 

Au dépouillement de la synthèse dressée pour juillet 1942 sur l'ensemble des Rapports des préfets et à destination de Vichy, il apparut que le département des Ardennes en était totalement absent et a fortiori l'ouverture du Camp des Mazures. Néanmoins objecterait-on qu'un retard de transmission entre la préfecture de Mézières et Vichy, entraîna éventuellement un report consultable dès lors dans la synthèse du mois d'août 1942.

Las, l'examen du Rapport pour la zone occupée en août apprend qu'une seule ligne se rapporte aux Ardennes. Soit dans le chapitre II : "Tutelle des communes", à propos des "Travaux". Ce n'est pas l'objet de ce Blog mais le sujet d'une étude que l'auteur publiera par ailleurs. Donc toujours aucune mention du Judenlager ni même de ce que d'autres préfets qualifiaient en code administratif de "question" et/ou de "problème juif". Le black-out et les non-dits restent égaux à eux-mêmes. On mesurera l'énormité de ce silence administratif en se remémorant notamment la cadence infernale imposée à l'envoi depuis la zone occupée de trains de la mort vers Auschwitz.

Car le 3 août est parti de Pithiviers le convoi 14 avec 1.034 Juifs (dont 982 femmes !). Suivi le 5 août par le convoi 15, Beaune-la-Rolande - Auschwitz, avec 1.014 déportés. Puis le convoi 16 du 7 août, de Pithiviers vers Auschwitz avec 1.069 Juifs. Puis encore le convoi 17 du 10 août, emportant du Bourget-Drancy, 1.000 Juifs vers les chambres à gaz. Ensuite le convoi 18 du 12 août, avec 1.000 Juifs emmenés du Bourget-Drancy vers l'extermination. Tandis que le convoi 19 part de Drancy le 14 août rempli de 1.000 déportés. Trois jours après, le 17 août, c'est le tour du convoi 20 avec ses 1.000 Juifs au départ du Bourget-Drancy. De la même gare lui succède en date du 19 août le convoi 21 avec son "quota" de 1.000 Juifs. Et toujours du Bourget-Drancy, le convoi 22 du 21 août avec le même nombre de 1.000 déportés. Le convoi 23 s'ébranle à son tour le 24 août du Bourget-Drancy avec ses 1.000 Juifs. Pas plus de deux jours, et le 26 août, le convoi 24 (le Bourget-Drancy - Auschwitz) avec dans ses wagons à bestiaux 1.000 Juifs. Et pour clôre ce mois funeste, les convois 25 du 28 août et 26 du 31 août, tous deux au départ du Bourget-Drancy avec respectivement leurs 1.000 victimes.

Par contre, tout comme pour juillet 1942, la synthèse des rapports pour la zone dite "libre" se confirme moins bétonnée quant au sort réservé aux Juifs en France.

 

"MINISTERE DE L'INTERIEUR

Cabinet du Secrétaire Général pour l'Administration

ETAT FRANCAIS

Vichy, le 18 septembre 1942

SYNTHESE DES RAPPORTS DES PREFETS DE LA ZONE LIBRE

pour le Mois d'AOUT 1942

POLITIQUE INTERIEURE

2°) Mesures prises à l'égard des Juifs Etrangers. - Les mesures de regroupement et de refoulement prises à l'égard des Juifs étrangers, ont provoqué un remous très net dans l'opinion. Un bon nombre de Préfets signalent à cet égard, des réactions de sympathie compatissante de la part du public. Il semble bien que tout le monde s'accorde à rejeter la responsabilité de ces mesures sur les autorités allemandes. Toutefois ces arrestations massives, largement exploitées par l'opposition ont soulevé, dans certains départements (1), une désapprobation non dissimulée (2).

Dans d'autres régions, par contre, ces opérations de police ont été accueillies avec une indifférence à peu près totale ou même avec soulagement (3)."

(1)  Les préfets de Loire-Inférieure, de Loir-et-Cher, de Maine-et-Loire, de Seine-et-Oise, de la Vienne et des Vosges soulignent que "les arrestations de Juifs ont soulevé une réprobation certaine".

(2) Pour l'Aveyron et le Rhône, les préfets indiquent qu' "une importante fraction du public, notamment dans les milieux catholiques, témoigne d'une certaine irritation".

(3) Rapports des préfets du Jura, de Lozère et de Saône-et-Loire."

Quelles furent ces "mesures" contre les Juifs étrangers et provoquant visiblement "une réprobation certaine", si pas "une certaine irritation" ? Il s'agit d'arrestations en masse et opérées par les autorités françaises - seules - pour transférer les Juifs "étrangers" de cette zone dite "libre" à Drancy dans la zone occupée. L' hécatombe mérite d'être rappelée dans toute sa dimension.

Le 7 août entre à Drancy un premier contigent de 1.003 Juifs déportés depuis le Camp de Gurs. Ils sont suivis le 9 août de 1.006 Juifs en provenance des Camps de Gurs, de Noé, de Rébécou et du Vernet. Puis le 12 août de 782 Juifs de Noé, des Milles, de Rébécou et de Riversaltes. Ensuite le 14 août de 538 Juifs du Camp des Milles. Et encore le 25 août avec 1.184 Juifs concentrés auparavant à Gurs.

Vichy frappe fort encore le 26 août avec une rafle de grande dimension en cette zone étrangement "libre". En conséquence, le 29 août, 446 Juifs du Limousin sont transférés à Drancy. Tandis que 544 Juifs du Lyonnais se retrouvent derrière les barbelés de Drancy le 30 août.

Très courageusement, des préfets, se protégeant derrière un "tout le monde" aussi vague qu'utile, tentent de rejeter la responsabilité de ces abominations "sur les autorités allemandes". Mais la montée des indignations se révéla telle qu'elle ne put être mise sous le coude préfectoral. Ces hauts fonctionnaires de l'Etat français ne purent complètement ignorer des réactions telles que celles du Nonce en France, Valeri (7, 14 et 24 août). Le 19 août le Cardinal Gerlier écrit de Lyon à Pétain. Au nom des Archevêques de zone libre, il s'associe au cardinal Suhard, donc aux Archevêques de zone occupée, pour un appel aux "droits essentiels de tout être humain" et aux "règles fondamentales de la charité". Le lendemain 20 août, c'est le Pasteur Marc Boegner qui prend sa plume comme Président du Conseil de la Fédération Protestante. Il "supplie" Pétain de ne pas "infliger" à la France "une défaite morale dont le poids serait incalculable." Archevêque de Toulouse, Jules Saliège rendit public le 23 août un rappel pressant à l'humanisme (sous forme de lettre pastorale) :

- "Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, conrte ces pères et ces mères de famille. Ils font partie du genre humain; ils sont nos frères comme tant d'autres..."

Le Consistoire protestera sollennellement le 25 août. En mettant en exergue la suite des déportations : "Le Consistoire Central ne peut avoir aucun doute sur le sort final qui attend les déportés, après qu'ils auront subi un affreux martyre".

En vain. Pétain était sourd au propre comme au figuré. Son Etat vichyste officialisa un antisémitisme à la française doublé d'une volonté de collaboration non équivoque. Que l'on cesse de répéter dans les franges encore et toujours nostalgiques que personne ne savait !

(Les sources pour juillet et pour août 1942 sont identiques)  

  

Wagon de Drancy, illustration sur le site Lycos du Judenlager des Mazures (voir liens)

 (graph. : JEA)

Publié dans Ardennes

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