P. 57. Juillet-Août 1942 en Belgique

Publié le par Jean-Emile Andreux

Ouverture du Judenlager des Mazures dans le contexte de la persécution des Juifs en Belgique

Quand débutèrent les recherches sur le Judenlager des Mazures, celui-ci figurait jusque-là dans une seule étude signée par Danielle DELMAIRE, professeur à l'université de Lille 3. Sous le titre : "Les camps pour Juifs dans le Nord de la France" (Lille, Memor n°8, 1987). Cette étude éclairante décrivait le sort de Juifs de Belgique mis au travail forcé dans les camps de Dannes-Camiers (Boulonnais). La construction du Mur de l'Atlantique avait été entamée par l'Organisation Todt et celle-ci avait reçu en renfort du Haut commandement allemand de Bruxelles, des Juifs déportés sur place. Au cours de ses recherches, Danielle DELMAIRE avait découvert qu'outre Dannes-Camiers, un autre camp avait été installé non pas dans le Nord, mais dans les Ardennes de France, aux Mazures (entre Revin et Renwez), et toujours avec des Juifs de Belgique.

Par contre, jusqu'en 2002, les Mazures restèrent absentes des bibliographies belges. Ce constat ne s'accompagne d'aucun reproche inutile ni déplacé. En France, Serge KLARSFED avait bien étiqueté les Juifs belges des Mazures transférés à Drancy le 5 janvier 1944 comme étant des Juifs des colonies agricoles de la WOL... Quand les lecteurs sont confrontés à l'immensité de la tâche ayant conduit cet historien à dresser un "calendrier" complet de la persécution des Juifs en France - et en particulier de celle des enfants - de 1940 à la fin de la guerre -, seule la reconnaissance et l'admiration prévalent. De même pour Maxime STEINBERG qui, au niveau de la Belgique, fut et restera l'historien de la Shoah pour le Royaume. Mais alors, comment tenter d'expliquer "l'oubli" des Mazures ?

En France, les deux dernières pages de ce Blog montrent que déjà en juillet et en août 1942, impasse est faite sur l'ouverture puis le fonctionnement de cet unique camp pour Juifs de Champagne-Ardenne, dans les synthèses des rapports préfectoraux. Le silence perdurera et s'amplifiera. Il faudra attendre 1987 pour que Danielle Delmaire y mette fin grâce à son travail sur Dannes-Camiers.

En Belgique, le seul convoi parti d'Anvers vers les Mazures, se situe dans un contexte de déportations - soit pour le travail forcé, soit  encore pour Auschwitz - tellement lourd en pertes humaines que ses 288 Juifs n'ont guère pesé, si l'on ose l'écrire, dans la balance de l'histoire. Plus exactement, ce convoi est-il passé inaperçu dans la vague montante des envois vers l'étranger, vers une disparition programmée à moyen terme pour la France, à court terme pour Auschwitz.

Ce tableau rappelle les déportations au départ de la Belgique, pour l'époque correspondant à l'ouverture des Mazures :

- 13 juin 1942, premier convoi envoyé d'Anvers vers le Nord de la France pour les camps O.T. de Dannes-Camiers

- 26 juin, seul convoi partant de Bruxelles vers Dannes-Camiers

- 14 juillet, second convoi Anvers - Nord de la France

- 18 juillet, convoi Anvers - Revin avec 288 Juifs destinés au Judenlager des Mazures

- 31 juillet, seul convoi Charleroi - Nord de la France

- 3 août, seul convoi Liège - Nord de la France

- 4 août, convoi I Malines - Auschwitz, avec 989 Juifs dont 140 enfants

- 11 août, convoi II avec 999 Juifs dont 147 enfants

- 15 août, convoi III avec 1.000 Juifs dont 172 enfants

- 15 août, troisième convoi Anvers - Nord de la France

- 18 août, convoi IV avec 999 Juifs dont 287 enfants

- 25 août, convoi V avec 995 Juifs dont 232 enfants

- 29 août, convoi VI de Malines à Auschwitz avec 1.000 Juifs dont 179 enfants.

Un total de 14 convois de mi-juin à fin août 1942. Avec le choc inguérissable des 6 premiers convois sans retour pour Auschwitz...

A la lecture de ce tableau, se confirme, s'il en était besoin, le sort funeste réservé plus particulièrement aux Juifs d'Anvers. Pour Dannes-Camiers et les Mazures, 4 convois partent de la gare d'Anvers. Alors qu'un seul s'ébranlera depuis Bruxelles où (sur)vivaient autant de Juifs que dans la métropole portuaire. Cette différence de traitement s'explique par l'attitude des autorités communales anversoises et donc de leur police. A Bruxelles, pas ou peu de collaboration déshonorante. A Anvers, que du contraire, pas d'état d'âme pour prouver concrètement son antisémitisme...D'ailleurs un dernier convoi pour le Nord de la France est encore enregistré depuis Anvers le 12 septembre. Ce dernier conclut une liste de 8 trains de travailleurs forcés juifs Belgique - France, dont 5 de Juifs domiciliés à Anvers...Pour un total de plus de 2.200 Juifs.

Reste que de l'été à l'automne 1942, se déroule la période la plus noire des déportations de Juifs depuis la Belgique. Il ne faut pas plus de trois mois aux occupants pour envoyer sur Auschwitz les deux tiers de près des 25.000 Juifs qui se virent infliger cette abomination au cours de la seconde guerre mondiale et ce, à partir du Royaume. Et encore la programmation nazie n'aura-t-elle pas été mise en pratique dans toute son ampleur. Fin octobre 1942, alors que les rigueurs de l'hiver vont rendre plus malaisé l'envoi de trains vers Auschwitz, le SD (police SS) déplore que sur les 20.000 Juifs prévus sur les plannings de la Shoah, 3.000 aient manqué à l'appel final !

 

Sources :

- Danielle DELMAIRE, outre Memor cité plus haut, TSAFON, Revue d'études juives du Nord (voir liens).

- Serge KLARSFELD et Maxime STEINBERG, "Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique", Union des déportés juifs en Belgique et Fils et Filles de la déportation, 1982.

- Maxime STEINBERG, "La Persécution des Juifs en Belgique (1940-1945)", Ed. Complexes, Bruxelles, 2004.

- Joods Museum van Deportie en Verzet, Malines (voir liens). Une page de ce Blog porte sur des tentatives politiques de banalisation voire de récupération de ce Musée.

- Association de la Mémoire de Dannes-Camiers (http://dannes-camiers.be/fr)

 

 

Dans la cour de la Kazerne Dossin à Malines, le sammellager de Belgique 

Publié dans Ardennes

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