P. 63. Témoignages d'enfants de déportés

Publié le par Jean-Emile Andreux

"Je ne lui ai pas dit que j'écrivais ce livre" de Nadine Vasseur aux Editions Liana Levi

 

 

Les silences des rescapés ont imprégné les obstacles rencontrés lors des recueils de leurs témoignages. Depuis peu, peut-être les derniers d'entre eux rompent-ils partiellement cette glaciation de leurs souvenirs en voyant le temps creuser leurs rangs tandis que les négateurs se répandent en ignominies. Mais aucun livre n'avait encore évoqué de l'intérieur les silences ayant aussi marqué profondément les familles de ces rescapés. Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Nadine Vasseur, fille de déportés, propose des témoignages qu'elle introduit comme suit :

- "Ceux qui, comme moi, sont nés après la guerre de parents rescapés des camps ont, en France, fort peu parlé. Sinon par bribes éparses. Parfois dans le secret et la solitude du cabinet d'un analyste. C'est qu'il était sans doute trop tôt. Il fallait que du temps s'écoule pour qu'il soit possible de prendre la mesure du trajet d'une vie et de la manière dont celle-ci fut infléchie par ce difficile héritage. Il fallut de longues années pour que le pacte du silence puisse être enfin brisé, un pacte tacite qui s'était établi de lui-même depuis toujours et qui, au silence de nos parents, nous faisait répondre par le mutisme. Ne pas interroger, ne pas parler de nos tourments. La survie de nos parents, nous semblait-il, était à ce prix. Comment pouvions-nous ne pas craindre de les blesser, eux qui l'avaient déjà tant été ? Comment oser leur ôter leur seule consolation qui était de croire que leurs enfants, eux au moins, vivaient le paradis sur terre ? Mais aussi, comment ne pas ressentir l'indécence à prétendre parler de soi, de ses difficultés à vivre, quand ceux auxquels on doit la vie ont eu à subir le pire ? Comment oser leur faire violence à briser le sceau du secret ?

Contrairement aux rescapés ou aux enfants cachés, nous n'avons, en apparence, rien subi de la monstruosité de la guerre. Nous avons vu le jour dans un pays en paix qui allait bientôt devenir prospère. Nous avons pu faire des études, souvent réussi. Le bonheur en somme. Mais du silence et des cris, des fantômes dont notre enfance fut bercée, qu'avons-nous fait ? Quelle est la part de notre être qui, à la mémoire de l'horreur, reste indissolublement liée? Quelles sont nos hantises, nos victoires ? C'est tout cela que je suis allée demander à ceux qui témoignent dans ce livre. Ils m'ont tous répondu avec une franchise et une liberté qui m'ont profondément émue, impressionnée. Ma première intention, pour cette préface, était de m'effacer derrière leur parole, ainsi que je l'ai fait dans les entretiens. Le courage avec lequel les uns et les autres s'exposent dans les pages qui suivent m'a convaincue qu'il était impossible que je me dérobe à cette entreprise commune. Leur confiance m'imposait de les suivre, et de m'exposer à mon tour. Même plus brièvement. Contrairement à la plupart des rescapés dont il est question dans ce livre, ce n'est pas à Paris que mon père a été arrêté avant d'être convoyé vers différents camps, mais à Berlin où ses parents, d'origine polonaise, étaient venus s'installer à la fin des années dix. Ils y exerçaient la profession de tailleur. Lorsqu'il est déporté avec sa mère en octobre 1942, vers les pays baltes, mon père n'a que quinze ans. Son père, arrêté dès le début de la guerre, est déjà mort au camp de Grossrosen. Sa mère sera exécutée dès l'arrivée du convoi en Estonie. Quant à sa soeur aînée Gerda, restée cachée à Berlin chez des amis non juifs, mon père ne devait plus jamais avoir de nouvelles d'elle."

Ce travail original de mémoire repose notamment sur les témoignages de :

- Avram Chantal

- Cling Daniel, acteur et documentariste

- Corrin Eliane, médecin

- Perelman Marc, professeur à l'université de Paris-X

- Vidal Dominique, essayiste

- Vourc'h Agnès, orthophoniste

- Weil, avocat

L'avis de l'un d'entre eux, Dominique Vidal :

"C'est un beau livre qu'a écrit Nadine Vasseur sous le titre "Je ne lui ai pas dit que j'écrivais ce livre" : elle s'y entretient avec treize enfants de survivants d'Auschwitz, dont moi. J'y rends hommage à mon père, à mon oncle et à tous les Sephiha déportés pendant la guerre et dont beaucoup ne revinrent pas. Comme les autres témoins, je réfléchis sur ce que leur expérience concentrationnaire a représenté pour moi. J'explique qu'en l'occurrence cet héritage constitue l'essentiel de ma judéité."

Et celui d'une critique du "Monde", Alexandra Laignel-Lavastin (20 juillet 2006) :

"Si ce livre restitue admirablement le poids "écrasant" de ce passé, il en relève donc la dimension "constituante", car comment, dans ces conditions, avoir le droit de parler de soi, voire d'exister ? Comment s'autoriser à être trop joyeux ? A l'inverse, comment s'autoriser à être malheureux au risque d'ôter à ces parents-là leur seule consolation, "Croire que leurs enfants, eux au moins, vivaient le paradis sur terre", comme le dit Nadine Vasseur ? Des parents qui leur ont néanmoins enseigné le prix immense de la vie, cette "vie plus forte que tout"."

Publié dans Bibliothèque

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