P. 67. Henri Storck préoccupé par le cinéma et non par l'occupation...

Publié le par Jean-Emile Andreux

Après Frédéric Sojcher, la RTBF souligne l'attitude à tout le moins non résistante du "père du documentaire belge" sous la botte nazie.

 

En Belgique, avec les journalistes, pas de clair obscur sous l'occupation. Ils brisèrent leur plume. Refusant de rédiger une seule ligne, de publier un seul dessin dans les journaux saisis par les nazis. En conséquence, la seule vraie presse libre, devenue clandestine, se révéla l'un des éléments essentiels d'une résistance superbement efficace dans l'information et les soutiens à la population.

Ainsi pas de doute à propos d'Hergé. Déjà attiré par l'extrême droite avant guerre, il avait alors mis son talent naissant au service de Léon Degrelle.  Une fois l'envahisseur vainqueur, "Le Soir" ferma dignement le 9 mai 1940. Le titre fut aussitôt volé par l'occupant qui le transforma en organe de propagande confié à des collaborateurs patentés et stipendiés. Un "Le Soir Jeunesse" fut adjoint au quotidien bruxellois et Hergé ne connut aucun état d'âme à publier Tintin dans ce supplément au "Soir emboché", selon l'expression de l'époque.

La ligne de démarcation de la collaboration dans la presse belge est donc tracée avec netteté. Mais Hergé s'en sortit sans grandes difficultés. Après un attentisme couleur de muraille, il abrita au journal "Tintin" un collabo moins prudent tel que Jacques Van Melkebeke. De cette époque, ne restent que quelques archives dont cette parodie : "Les aventures de Tintin et Milou au pays des Nazis" :

(Consulter : http://perso.orange.fr/prad/)

 

Hergé n'avait évidemment plus sa place au "Soir" renaissant. Ce Tintin imité l'annonce par la bulle : "Hergé a levé le pied", ce qu'illustre à sa manière Milou. Ce dernier confirme que le "Père de la ligne claire" n'a jamais pu le métamorphoser en "berger allemand"... Puis le temps a estompé l'attitude peu exemplaire d'Hergé. Mais aujourdhui, quand le souvenir de ce "Père de la bande dessinée belge" est évoqué à propos des Droits de l'homme au Tibet, difficile de ne pas sursauter. Car les Droits de l'homme, il les a totalement ignorés sous le nazisme entre 1940 et 1944.

Le vendredi 4 août, la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone) consacrait un reportage à un autre "Père" belge, celui du documentaire-cinéma, Henri Storck. Il serait injuste de tracer un strict parallèle entre ce dernier et Hergé. N'empêche : voici un autre buste qui vacille au Panthéon imaginaire des Belges.

Avant guerre, la réputation d'Henri Storck le plaçait résolument à gauche. Il avait notamment signé avec Joris Ivens, un "Misère au Borinage" qui décrivait avec une minutie respectueuse la survie des familles prolétariennes à l'ombre des charbonnages. Ce documentaire-reconstitution a toujours sa place exemplaire dans l'histoire du cinéma. L'anthithèse d'Hollywood et avec talent. Et sans les manipulations lourdement staliniennes.

Hélas, en 1999, Frédérix Sojcher publie le tome 1 de "La kermesse héroïque du cinéma belge (Documentaires et farces, 1896-1965)". Et là, catastrophe. Henri Storck, tombe de son piédestal ! Car sous l'occupation, en journalisme comme en cinéma, les Juifs sont interdits, chassés et pourchassés. Pour mieux s'assurer de leur silence, ils seront entassés dans les convois pour Auschwitz. Voilà qui laisse des emplois nouveaux et ouvre des perspectives professionnelles inespérées. Les uns vont en être bouleversés et résisteront, deviendront même des "Justes". D'autres vont au contraire manifester leur entier opportunisme et mettre aux objets perdus leurs idéaux anciens.

Dans l'ouvrage de Sojcher, figure notamment un extrait d'une lettre signée par Antoon Van Dyck et par laquelle il se réjouit d'informer les occupants de « la collaboration de Charles Dekeukeleire et Henri Storck, ainsi que d'autres personnalités compétentes, afin de créer dans notre milieu une communauté de travail pour le film culturel flamand »... Pour mieux comprendre tout le poids de ce courrier, il faut se souvenir que Van Dyck n'est autre que le directeur de l'Institut National de Radiotechnique de la Cinématographie (organe exerçant un monopole contrôlé directement par les Nazis). La lettre porte la date du 27 mars 1941. Par un vocabulaire aussi explicite qu'à la mode à l'époque, il souligne donc la "collaboration" d'Henri Storck.


(L'Harmattan, 1999)


Frédéric Sojcher n'a rien d'un chasseur de scalps. Mais en 1999 déjà (ou seulement ?), il rappelle qu'Henri Storck figure au Moniteur belge des 27-28 septembre 1943. Car officiellement reconnu comme « chef suppléant du groupe Production » à la Gilde du film. Ce qui se traduit par son acceptation des carcans allemands et par l'exploitation volontaire de son talent dans un contexte raciste et anti-démocratique. Ainsi Storck aura-t-il officiellement accepté de prouver "par documents sa descendance aryenne"...

Alors, comment devait-il s'en sortir à la libération et faire oublier une période si peu glorieuse ? L'auteur de la "kermesse..." exhume une missive de Pierre Bourgeois à l'écrivain René Lyr : « Je regrette profondément l'attitude d'Henri Storck pendant l'Occupation. Elle a manqué de cette netteté qui était un devoir absolu pour les antifascistes dont Storck était avant la guerre. Mais autant il serait injuste de donner un satisfecit à cette attitude, autant il serait imbécile d'éliminer Storck de la petite équipe des cinéastes belges. Il a un très grand talent et l'intérêt national exige que son effort contribue à la renaissance du cinéma en Belgique. ». En d'autres termes, Storck n'a pas été du tout à la hauteur mais nous n'avons pas d'autres cinéastes de cette dimension. Le talent et l'intérêt du pays passent avant la Morale...

La RTBF revient sur la contradiction fondamentale entre un Storck coeur à gauche et un cinéaste persistant à oeuvrer sous le nazisme en s'affichant non Juif. La télévision a ignoré Sojcher pour interroger Florence Gillet du CEGES sur base d'une lettre qui, signée par Storck, le montre frappant lui-même à la porte de la seule maison de distribution allemande, la Tobis. L'historienne a résumé prudemment son appréciation en l'état actuel de ses recherches :

« Les faits sont troublants. Surtout par rapport aux activités de Storck avant la guerre, puisqu'il était perçu comme un homme de gauche... On ne peut pas affirmer une collaboration active de la part d'Henri Storck. Juste une activité cinématographique qui a profité du système. Et ce, sur la base de documents officiels. Certains artistes sont partis, parce qu'ils ne cautionnaient pas le système. D'autres, comme Henri Storck, sont restés... Pourquoi ? Il faut des recherches plus poussées pour savoir si Storck a momentanément été opportuniste ou s'il était plus impliqué.» (Interview de Fabienne Bradfer, "Le Soir", 6 août 2006).

Bref : Hergé attirait la jeunesse dans le piège de la presse collabo et Storck se conduisit en opportuniste sans gloire. Quand se dissipent les vapeurs des encens... Et voici que Günter Grass vient de reconnaître, à l'âge de 78 ans, avoir porté l'uniforme des Waffen SS dans la division de chars Frundsberg... Trompettes et tambours des renommées peuvent porter des crêpes de deuil.

 

Publié dans Actualités

Commenter cet article