P. 73. Témoignage de descendants de déportés des Mazures

Publié le par Jean-Emile Andreux

Prenant le relais d'une promesse faite en 1946, ils ont aussi porté la reconnaissance d'Emile Fontaine comme Juste des Nations (reconnaissance élargie à Annette Pierron et à sa mère, Camille) 

 

En complément des archives et documents rassemblés pour Yad Vashem France puis pour Jérusalem en vue d'une nomination d'Emile Fontaine comme Juste des Nations, figuraient dans le même dossier des témoignages au nombre desquels celui reproduit ci-après. Il marque une continuité dans la fidélité au souvenir d'Emile Fontaine dans le coeur de descendants de déportés des Mazures. Leur appel a donc été entendu et même étendu à la compagne d'Emile Fontaine, Annette Pierron, ainsi qu'à la mère de celle-ci, Camille Pierron.

Les signataires de cette lettre, à savoir :

- GRÜN Michel, fils de déporté et d'évadé des Mazures,

- HANEGBI Ran, petit-fils de déporté des Mazures, mort ensuite à Auschwitz,

- REICHER Yaël, fille de déporté et d'évadé des Mazures,

tous membres de l' « Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures » (Loi 1901) présidée par Yaël REICHER

attestent sur l'honneur et en fidèle souvenir de leurs parents ainsi que des autres déportés des Mazures, ce qui suit.

Dès les lendemains de la guerre, soit en 1946, 12 évadés du Judenlager des Mazures ainsi que des rescapés des Camps internés auparavant aux Mazures, ont voulu marquer leur reconnaissance officielle mais aussi pleinement justifiée à Emile FONTAINE.

Ils avaient pour noms : J. SPRINGER, N. SZUSTER, H. REICHER, L. ARON, S. LEMER, S. KOGEL, D. STOKFEDER, B. LIEBERMAN, S. LIPSCHITZ, CH. KOGEL, H. GRUN, A. KASSERES (nous avons respecté l'ordre et l'orthographe des noms sur la plaque d'Aubenton).

Pour ce faire, ils ont fait élaborer puis apposer une plaque de bronze dans la Mairie d'Aubenton (Aisne). Il faut savoir qu'Emile FONTAINE dirigeait un réseau de la résistance française dans ce secteur et ce, jusqu'à son assassinat par la Gestapo de Charleville le 30 mars 1944.

Auparavant, Emile FONTAINE avait recueilli - principalement en janvier 1944 - au moins 10 évadés du Judenlager. Il les avait cachés à Aubenton même (à commencer par la propre fermette de sa compagne et de la mère de celle-ci) ainsi que dans des villages proches comme ceux de Rumigny ou de Watigny. Ces évadés furent habillés et nourris jusqu'à ce qu'ils reçoivent des papiers d'identité (des cartes belges authentiques provenant de la Maison communale d'Oignies mais avec de faux noms). Emile FONTAINE avait ensuite organisé les transferts selon les voeux des évadés : Paris, ou encore la Belgique pour la majorité d'entre eux.

Tous ces évadés connurent la libération puis la fin de la guerre. En septembre 2004, Nathan SZUSTER, dernier d'entre eux à pouvoir encore témoigner, écrivait encore :

"Zonder Fontaine was ik nu niet in leven" : "Sans Fontaine, je ne serais pas aujourd'hui en vie" (courriel du 22 septembre 2004 de Nathan Szuster à Jean-Emile Andreux).

Mais comme nous l'avons souligné au début de notre attestation, c'est le 16 décembre 1946 déjà, qu'au nom des Juifs rescapés des Mazures, s'exprimait leur porte parole, Jacques SPRINGER (évadé). « L'Ardennais », journal départemental de l'époque, y consacrait les lignes suivantes :

« M. Springer, d'Anvers, découvre la plaque. C'est une oeuvre d'artiste. On y lit :

"A Emile Fontaine, âme de la Résistance ardennaise qui nous soutint et nous sauva sous l'oppression allemande. Il se sacrifia glorieusement pour les survivants. Ses camarades israélites belges du camp de concentration des Mazures"

« M. Springer dépose une belle gerbe au pied de la plaque et prend aussitôt la parole. Il rappelle et confirme que les survivants du camp des Mazures sont redevables de leur vie à Emile Fontaine et si ce dernier méprisa tous les dangers, c'était, dit-il, pour obéir à sa magnifique nature, qui le faisait se pencher sur les plus malheureux et pour obéir à l'ardeur de son patriotisme qui se manifesta dans toutes les occasions.

"Il continuera à vivre dans nos coeurs, termine M. Springer, dans le coeur de nos femmes et de nos enfants à qui nous avons raconté la vie de bonté, la mort glorieuse d'Emile Fontaine."

 

 

Effectivement, 58 ans après que cette promesse ait été exprimée, Emile FONTAINE continue à vivre dans nos coeurs.

Le 23 octobre de cette année {2004}, nous nous sommes d'ailleurs réunis dans le cadre de notre Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures. A cette occasion, se déroulèrent des échanges très émouvants entre familles de Juifs déportés aux Mazures et les deux filles d'Emile FONTAINE : Adrienne FONTAINE et Annie DETERME.

En 1946, le titre de Juste ne pouvait forcément pas être sollicité et donc attribué. A la création de cette reconnaissance, de nombreux rescapés des Mazures avaient déjà perdu la vie. Les silences qui ont succédé à partir des années 50 à la Shoah, ont recouvert lentement cette période ô combien douloureuse. Ce ne fut pas de l'ingratitude mais un mélange de pudeurs et de volonté d'aller de l'avant.

C'est donc seulement en septembre 2004 que fut constitué un dossier sur base du témoignage de Nathan SZUSTER, dernier évadé des Mazures pris en charge par le réseau de résistance d'Emile FONTAINE et encore vivant.

Las, Nathan SZUSTER vient de décéder {octobre 2004}, lui qui avait rédigé un courriel (voir plus haut) avec ces mots :

"Wat u schryft over Emile Fontaine is allemaal juist" : "Ce que vous écrivez à propos d'Emile Fontaine est entièrement juste" (22 septembre 2004).

Nous prenons donc son relais.

Estimant qu'Emile FONTAINE aurait déjà mérité de recevoir le titre de Juste voici longtemps, attachés aux devoirs de mémoire et de reconnaissance que nous ont légués nos parents, nous joignons nos signatures pour déposer solennellement auprès de Yad Vashem notre témoignage commun. Avec l'appui des documents réunis au cours des recherches visant à sortir de l'oubli le Judenlager des Mazures, puisse notre témoignage contribuer à ce qu'Emile FONTAINE porte ce titre payé au prix de sa vie : celui de Juste.

 (s)  Michel Grün, Ran Hanegbi, Yaël Reicher.

 

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Emile FONTAINE, Annette et Camille PIERRON

 

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