P. 91. Grâce aux époux Devingt-Martini

Publié le par Jean-Emile Andreux

La gare de Revin : havre de solidarité avec les juifs alors que régnait la Shoah

Après les dossiers d'Emile FONTAINE, d'Annette et de Camille PIERRON, tous trois reconnus Justes parmi les Nations (17 pages de ce blog dont la page 70), voici ceux de Léon DEVINGT et de son épouse Madeleine MARTINI. Lui était originaire de Cornay (Argonne) où il naquit le 14 octobre 1899. Elle vit le jour le 5 septembre 1897. Ce couple eut deux filles : Geneviève (née le 7 avril 1924) et Luisette (née le 16 octobre 1926). Seule Geneviève HORREAUX-DEVINGT est encore en vie.

Geneviève Horreaux-Devingt, Les Mazures, cérémonies de juillet 2005 (photo F. Parizel)

 

Alors qu'éclata la Seconde guerre mondiale, Léon Devingt exerçait la responsabilité de chef de gare à Vrigne aux Bois. En mai 1942, une promotion le mit à la tête de la gare de Revin. Son aînée se souvient :

"Dans mes souvenirs, la résistance de mon père commença à Revin et déjà avant l'arrivée des déportés juifs. Nous habitions à la gare même. Je me souviens qu'il participait à une filière d'évasions pour les prisonniers. Par exemple : des Nords-Africains, parmi lesquels de nombreux Marocains...Une fois arrivés en Bretagne, certains écrivaient à mon père pour le remercier...Mais de cette filière cheminots, il n'en parlait jamais : tout cela devait rester secret. Après la Libération, mon père a été quand même médaillé de la Résistance Fer." (Témoignages à Cornay, 4 octobre 2003 - 22 octobre 2005).

Ainsi que l'atteste le Centre d'archives historiques de la SNCF au Mans, Léon Devingt fut en effet cité et décoré comme Résistant. Mais ce que les archives SNCF n'ont pas enregistré, relève de ses aides spécifiques à des juifs en relation avec le Judenlager des Mazures et ce, alors que sévissait la Shoah. Oubliée si longtemps, cette histoire-là appartient aussi à l'Histoire.

Les époux Devingt-Martini habitaient avec leurs deux filles l'appartement de fonction de la gare de Revin. Cette ville ardennaise se situait alors en pleine "zone militaire interdite"...à commencer par être interdite d'accès aux juifs (sinon aux déportés des Mazures et à des familles de la WOL). La gare de Revin se retrouva transformée en refuge clandestin pour des épouses (accompagnées parfois d'enfants) d'Anversois des Mazures. Par courriers, elles avaient appris que leur mari emporté d'Anvers le 18 juillet 1942, avait abouti à la gare de Revin avant de se retrouver derrière les barbelés des Mazures. Et aussi malaisé à croire que ce soit, certaines de ces femmes se rendirent en train jusqu'à Revin pour au moins tenter de recevoir des nouvelles de leur amour et se sentir autant que possible, proches de lui. Aux risques pris lors d'un tel déplacement, correspondent ceux assumés pour les cacher sur place. Les uns et les autres sont remarquables.

En l'état actuel des recherches, peuvent être citées au nombre de ces femmes de déportés accueillies et hébergées à la gare de Revin :

- Wilhelmine LEDERMAN(N)-LEKENNE, accompagnée de Daniel (né en 1936) et d'Andrée (née en 1937). Ce voyage se situe avant le 24 octobre 1942, date à laquelle Moïse LEDERMAN(N) fut renvoyé en Belgique pour convoi XV vers Auschwitz où il mourut le 25 novembre 1943.

- Augusta LOONSTYN-PHILOMENA, qui effectua des déplacements quasi mensuels avant l'évasion d'Isaac LOONSTYN le 4 janvier 1944 du kommando de la gare de Revin même. Elle le dissimula à Anvers jusqu'à la libération de la métropole. Tous deux reprirent régulièrement la direction de Revin pour y remercier Mr et Mme Devingt jusqu'aux années 51-52 marquant leur départ vers le Canada.

- Erna SWEIG, fiancée de Josef PERETZ. Les parents de la jeune femme (née en 1924) l'avaient confiée à une femme de ménage quand les rafles frappèrent les juifs d'Anvers. Une tante prit le relais. Pour la confier ensuite à un couvent où Erna ne put s'intégrer. Partie à Paris pour appeler à l'aide un oncle, elle y fut rattrapée par les rafles anti-juives. Finalement, de faux papiers lui permirent d'échapper à la Shoah comme employée de maison à Lille.

Elle aussi se rendit régulièrement à la gare de Revin comme en gardent le souvenir de nombreuses photos dont des originaux figurent dans l'exposition sur le Judenlager des Mazures (panneaux et vitrines), exposition itinérante réalisée par la Bibliothèque Centrale de Charleville. Josef PERETZ s'évada de la gare de Charleville le 5 janvier 1944 lors du transfert des derniers Mazurois vers Drancy pour Auschwitz.

- Les identités complètes d'autres Anversoises ayant accompli un voyage de fidélité jusqu'à Revin, ne sont pas connues (au maximum un surnom). Geneviève HORREAUX-DEVINGT l'explique :

"Mes autres souvenirs ne se rapportent pas à des personnes dont j'ai connu l'identité. Ainsi, cette femme arrivée un soir avec sa petite fille. Elle ne parlait pas un mot de Français. Nerveuse, elle fumait, fumait sans arrêt. Jusqu'au moment où sa petite fille nous a dit : "Maman, elle fume trop !"

Pour rappel sur les 103 épouses de Mazurois, mises dans des convois pour Auschwitz, on ne compte qu'une seule rescapée. Quant aux 121 enfants , aucun ne survécut. Ce qui limite définitivement les possibilités de témoignages et rend les archives très lacunaires.

Après le tri aux Mazures des 23-24 octobre 1942 (lire page 87), un kommando de déportés était descendu quotidiennement à la gare de Revin. Ils y chargeaient les sacs de charbon de bois fabriqué au Judenlager, sur des wagons destinés à l'effort de guerre allemand.

Les membres de ce kommando bénéficièrent d'un système clandestin de boîte aux lettres. Celles-ci partaient pour la Belgique par le réseau interne des chemins de fer. D'où les appels lancés à des épouses qui répondirent en se rendant à Revin comme expliqué ci-avant. Des courriers arrivèrent également d'Anvers. Geneviève HORREAUX-DEVINGT :

"Je me souviens très bien du "gâté" de ma mère. C'était Harry...un petit gars toujours impeccable. Ma mère le trouvait délicat. Il travaillait au charbon de bois. On le voyait à ses yeux. Les cils étaient soulignés finement de noir comme une sorte de maquillage. Mais c'était de la poussière de charbon... Je m'en rappellerai toujours : un jour il ouvre devant nous son courrier. Nous avons compris qu'un grand malheur était arrivé ! Alors, il nous explique que les Allemands ont pris son petit frère et sa mère. Ils avaient été dénoncés par des collabos..."

Harry REICHER s'évadera du convoi Charleville-Drancy du 5 janvier 1944. Sa fille, Yaël, préside l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures.

Autre contact avec le monde extérieur au camp : une carte d'Europe était dissimulée à la gare. Les membres du kommando la consultaient avec ses épingles permettant de suivre la progression des opérations.

Mais la faim taraudait aussi ces déportés des Mazures désignés pour le kommando de Revin. Geneviève HORREAUX-DEVINGT :"Ceux qui travaillaient aux wagons n'avaient franchement pas grand chose à manger. Alors ma mère faisait un pot-au-feu avec 10 kg de pommes-de-terre. On planquait la grande casserolle au fond d'un wagon... Et pour le pain, mon père s'était arrangé avec un boulanger. Quand on allait chercher ce pain, on disait que c'était pour l'hôtel afin de ne pas éveiller les soupçons... A l'époque, des fruits non contingentés arrivaient à la gare. Alors, je me souviens de pêches et de raisins donnés en douce..."

Enfin, la place manque sur cette page du blog pour décrire l'évasion des 6 membres du kommando de la gare, le 4 janvier 1944. Tous furent sauvés par les Résistances française et belge au départ de Léon DEVINGT.

Destiné à Yad Vashem, un dossier sera bientôt clôturé aux noms des époux DEVINGT-MARTINI. Il rassemble des archives et documents retrouvés au Service des victimes de la guerre à Bruxelles ainsi que des témoignages, dont celui essentiel de Josef PERETZ. Evadé toujours en vie, il coule des jours heureux avec son épouse, Erna, à Toronto (Canada).

 

 Gare de Revin : à gauche, le hangar du kommando des Mazures (photo : Y. Reicher)

 

 

Publié dans Yad Vashem

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