P. 100. Enfants juifs cachés : 3 - Shlomo Hanegbi Praport

Publié le par Jean-Emile Andreux

Après les souvenirs de Josaphat Papierbuch et de Rachel Kamienker, enfants cachés, ceux de Shlomo Hanegbi Praport, lui aussi membre de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures

 

Falek Praport (1) était né à Czestochowa le 7 mai 1912. Son immigration en Belgique remonterait soit aux années 1915, soit plus vraisemblablement à 1930-31. Devenu peintre en bâtiments, il fut au nombre des 288 juifs d'Anvers mis au travail forcé aux Mazures. Renvoyé à Malines le 24 octobre 1942, il reçut le n° 125 du convoi XV pour Auschwitz où il décéda de même que son frère cadet, Lejb (2). Né en 1919, serrurier, celui-ci partagea le même itinéraire que Falek : Anvers - Les Mazures - Malines - Auschwitz.

Mari de Lena Cohen, Falek Praport eut un fils, Shlomo. Enfant caché, il témoigne :

 

"Voici un bref récit de ma vie entre 1942-1945. Le récit détaillé en a été recueilli par Mr Sylvain Brachfeld, écrivain préparant un ouvrage complet sur les enfants cachés en Belgique et auteur de plusieurs ouvrages traitant de cette époque.

Il s'avère que plus je réfléchis sur ce qui s'est passé, plus je constate ignorer des détails très importants. Car lorsque les événements étaient tout frais, je ne voulais pas savoir, voire je préférais plutôt oublier. Et lorsque j'ai décidé, sur l'instigation de mon fils Ran (3), d'écrire des mémoires, je n?avais plus personne pour recueillir les informations me faisant défaut et rétrospectivement importantes.

Les événements que j'ai retenus, me viennent de ma mère qui savait pertinemment bien qu'un jour je voudrais connaître les faits de cette époque néfaste. Par ailleurs, pendant la clandestinité, ma mère, m'a toujours rappelé qui j'étais en réalité, tout en insistant sur l'importance vitale de me cacher d'une facon absolue et entière derrière ma fausse identité. J'y reviendrai plus loin.

Tout commença le jour qui précédait la grande rafle des juifs d'Anvers, je suppose donc vers le 13 ou le 14 août 1942 (d'après M.Michman, " La Belgique et l'holocauste", Ed. Yad Vashem, Jerusalem). Ce jour-là, se présenta chez nous un agent de la police municipale, ami de ma mère de longue date. Il l'avertit de quitter immédiatement la ville car la nuit-même, les juifs allaient être raflés et envoyés à Malines. Or depuis longtemps, mon père n'était plus avec nous (4), ainsi que mes grand-parents des deux côtés. Ma mère connaissait pertinemment bien la signification de l'envoi à Malines.

Je ne sais pas si ce brave policier - qui périt à Mauthausen -, avait déjà préparé des faux papiers aux noms de Mme Jansens, épouse d'un prisonnier de guerre et de son fils Edmond. Ma mère a fait preuve d'une vive présence d'esprit. Je suppose qu'elle avertit un cousin habitant dans notre rue et lui demanda de prendre soin de la maison. Elle mit quelques objets indispensables dans une petite sacoche pour ne pas attirer l'attention à la gare, et nous voilà en route pour chercher refuge à Bruxelles, chez un oncle marié à une non juive.

Nous sommes restés quelques jours chez cet oncle, mais il fallait quitter les lieux car les rafles commençaient aussi à Bruxelles. Ma mère se rappela alors d'un ami de mon grand-père, un non juif habitant à Deinze, dans les Flandres. Elle décida donc de s'éloigner de Bruxelles et partit avec moi chercher refuge auprès de cet homme. Elle trouva du travail comme serveuse dans un café, mais se rendit vite compte que c'était trop risqué car le danger d'être démasqué était trop grand.

Donc elle quitta cette région, par ailleurs fortement "flamingante" et partit avec moi à Zepperen dans le Limbourg. C'est vers ce village qu'avaient été expulsés mes grands-parents paternels en 1941 sur ordre du commandement Allemand qui avait décidé de vider la ville de tous les juifs. Ceux-ci étaient revenus à Anvers car déjà se préparait le regroupement de la caserne Dossin à Malines. Donc nous nous sommes présentés à la famille qui avait hébergé mes grands-parents pendant une courte période. C'était la famille Van Oorbeek, qu'ils reposent en paix. Cette famille, très catholique, appliqua avec nous la charité chrétienne à la lettre, sans recevoir ou demander aucun payement (n'oublions pas qu'à cette époque, tout était rationné).

La famille Van Orbeek de Zepperen (arch. fam.)

Après quelque temps - combien ? je ne saurais le préciser, mais comme je me rappelle de la moisson des blés, c'était donc vers la fin de l'été -, nous voilà de nouveau partis. Cette fois vers Neerharen, de nos jours un quartier de Lanaken, non loin de Maastricht. Ma mère y trouva un emploi comme femme de chambre dans une pension de famille, " Het Zonnehuis", tenue par un certain Mr Dormans. Celui-ci, un veuf, était retraité d'un commerce à Liège. Après une courte période, ma mère fut engagée peu de temps comme femme de chambre au château de Neerharen, de nos jours un hôtel de luxe dans les bois. Pour le passage de Zepperen à Neerharen, je pense que la résistance belge y était pour quelque chose. Les voisins de la famille Van Oorbeek écoutaient radio Londres. Je m'en rappelle à cause du cérémonial qui exigait un camouflage étanche.

Ensuite, nous arrivons à Maaseik, cette belle bourgade sur la frontière néerlandaise. Je ne pourrais dire comme a été effectuée ensuite la prise de contact avec la famille Claise. Peut-être par l'intermédiaire de la résistance ? D'origine du Grand-Duché, Mr Claise était douanier de profession et résistant. Toujours est-il que cette famille extraordinaire se chargea de nous, y compris de mon introduction dans un internat, chez les " Kruisheren", et de mon ravitaillement. Grâce à eux, la nourriture ne m'a jamais fait défaut... Le prieur, Mr. Verhoeven, m'accueillit sans hésiter et mit dans le secret quelques religieux. Il prépara même une filière d'évasion en cas de besoin.

Le prieur Verhoeven (arch. fam.)

C'est dans ce pensionnat que j'ai passé mes années de guerre sous la fausse identité d'Edmond Jansens, fils de prisonnier de guerre en Allemagne ( ironie du sort, ce fut la vérité). C'est là que j'ai mérité mon titre d'enfant caché. Je passerai sur cette époque qui n'a cependant pas manqué d'épisodes curieux. Enfin, en 1945, ma mère décida de rentrer à Anvers enfin libérée. Le cher Mr Dormans lui confirma à ce moment qu'il se doutait bien que nous étions des juifs cachés. Il a donc fait preuve d'humanisme louable à notre égard.

Lorsque je m'entretiens avec mes petits enfants, je me demande bien souvent comment j'ai réussi à cacher mon identité et à me conduire en bon chrétien. Il est vrai que je n'avais pas la physionomie juive et que je pratiquais un Flamand impeccable car ma famille maternelle est d'origine hollandaise depuis plusieurs centaines d'années. Le Flamand est ma langue maternelle.

La vérité sur le destin de nos chers déportés s'est vite fait savoir à Anvers et avec le retour de Mr Wenger (5), nous avons su désormais que mon père n'était plus parmi les survivants. Je détiens les photocopies des documents d'Auschwitz."

(Témoignage écrit, Ashdod, le 29 Novembre 2006)

 Shlomo et sa mère Lena (arch. fam.)

(1) et (2) : photos page 86 du blog.

(3) Egalement membre de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures (voir Illustrations : Association).

(4) Depuis le 18 juillet 1942, date du convoi Anvers-Revin vers les Mazures.

(5) Abraham Wenger, autre travailleur forcé des Mazures, porta le n° 1 du convoi XV. Matricule 70 769 à Auschwitz, il fut détaché au kommando de la mine de Jawischowitz (pages 84 à 86 du blog). Auschwitz "évacué", il devint le matricule 118 150 à Buchenwald. La Croix-Rouge le rapatria en Belgique le 5 juin 1945.

 

Publié dans Enfants cachés

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Bounie Sara 29/09/2007 09:48

Monsieur,
effectivement, je ne peux accéder à ma boîte mail et donc recevoir votre mail. je vous joins de ce fait une autre adresse qui devrait fonctionner.
Cordialement
S.B

Bounie Sara 28/09/2007 16:24

Monsieur Abraham Wenger, dont il est question dans le témoignage de Shlomo Praport, était mon arrière grand-père.
Je suis à la recherche active de témoins de cette époque - ou de leurs descendants - ayant connu mes arrière grands-parents (Abraham Wenger et son épouse Jenny Laub) ou ma grand-mère Ruth Wenger.
Merci d'avance.

Jean-Emile Andreux 28/09/2007 17:01

Madame,
Les réponses ou du moins les tentatives de réponse que vous attendez très légitimement, vous sont envoyées par courriels. Avec mes sentiments dévoués,
J-E A
Je suis au regret de vous informer que les copies d'une carte écrite en 1943 par votre Grand-Père ainsi que d'une page de registre Auschwitz avec son nom, sont refusées par votre adresse Caramail. Faute de pouvoir vous contacter autrement, je ne puis vous le confirmer que via le blog.