P. 102. Enfants juifs cachés : 4 - Robert Kremer

Publié le par Jean-Emile Andreux

Alors que se prépare leur Congrès à Jérusalem, suite des témoignages d'enfants cachés : Robert Kremer

Jacob Kremer était né à Berchem, Belgique, le 21 octobre 1902. Orfèvre, il se maria avec Henriette Esther Tolmann née à Amsterdam, Hollande, le 20 février 1909. Le couple eut un garçon, Robert, né le 28 février 1940 à Berchem.

Jacob Kremer (arch. fam.)

Le 18 juillet 1942, Jacob Kremer ainsi que son beau-frère, Samuel Tolman, se retrouvèrent avec 286 autres juifs d'Anvers dans le convoi spécial pour Revin et le camp Mazures.
En conséquence du tri pratiqué au Judenlager la nuit du 23 au 24 octobre 1942, tous deux furent transférés vers Malines pour le convoi XV partant le même jour de la Caserne Dossin pour Auschwitz (avec respectivement les numéros 189 et 191).

Samuel Tolman (SVG)

Jacob Kremer devait alors disparaître tandis que le dossier individuel de Samuel Tolman (au Service des victimes de la guerre) porte comme date de décès le 30 novembre 1942.   

 

Enfant caché, Robert Kremer (1) a rédigé ce témoignage :


« Ce qui va suivre n'est qu'un résumé sommaire de ce qui est arrivé à ma famille, et à moi en particulier, pendant la guerre. Cette guerre allait faucher mes parents, mes grands-parents et mon oncle, Samuel Erik Tolman (déporté aux Mazures), ainsi que ma tante, Betty Tolman (née le 7 novembre 1922 à Amsterdam).

Le 10 mai 1940, la famille a essayé de s'échapper par la France. J'étais alors un bébé âgé seulement de deux mois. Malheureusement, alors que nous étions parvenus à la frontière, nous avons été mis en prison par les autorités françaises. Après quelques jours d'incarcération, nous fûmes obligés de retourner vers Anvers.

Après le 18 juillet 1942, jour de la déportation de mon père et de mon oncle vers Les Mazures, mais alors que l'été n'était pas encore fini, ma mère avertit ses parents et sa soeur d'avoir à se cacher et de ne surtout pas se rendre à la caserne Dossin de Malines. Par malheur, ils ne crurent pas que les Allemands allaient agir ainsi. Le 10 octobre 1942, ils ont été emportés vers Auschwitz par le convoi XII avec les numéros 500 et 502. Le 13 octobre, les nazis les assassinèrent. Ma mère se cacha dans une pension à Anvers, Anselmostraat. Elle s'y dissimula jusqu'à la fin de la guerre. Souvent, elle allait faire des emplettes pour le propriétaire. Mais bien entendu en ne portant pas sur ses vêtements l'étoile de David.

Durant le printemps ou l'été 1942, j'ai été confié à un très grand ami de mes parents. Il s'agissait de la famille van Beylen - van Damme. Madame Clémentine van Beylen ( « Tante Tine ») appartenait au mouvement de résistance de la White Brigade. Son mari, « Oncle Frans », s'était spécialisé dans la fabrication de faux papiers. Ils habitaient le troisième étage du 36, Pretstraat à Anvers. Ils n'avaient pas d'enfant.

 

 

 

A Anvers : Robert Kremer et sa "Tante Tine" (arch. fam.)

Le 20 septembre 1943, les voisins trahirent. Ce matin-là, je me souviens être assis sur la table de la cuisine alors que « Tante Tine » va me mettre des chaussures. Nous allions partir en balade. Soudain, des coups violents sont donnés à la porte. Et alors que je n'avais que trois ans et demi, j'ai gardé en mémoire la formidable tension qui régnait dans la pièce tandis qu'entraient deux Gestapistes. Ils frappent « Tante Tine », fouillent les meubles puis nous poussent dehors brutalement. J'ai été alors déposé dans un orphelinat juif d'Anvers, Lange Leemstraat 313. Quant à « Tante Tine », elle se retrouva derrière les barreaux de la prison de la Begijnenstraat où elle devait rester tout un mois. A sa remise en liberté, elle devint une membre active de la Résistance. Malheureusement, sa cellule fut dénoncée aux Allemands qui la déportèrent à Ravensbrück. Elle compta parmi les rescapées à la fin de la guerre. Dans son ouvrage : « Vreemdelingen...» (2), Lieven Saerens décrit en détail cet épisode (pages 705 et suivantes).

Les Allemands fermèrent le 3 novembre 1943 mon orphelinat d'Anvers et la ville fut déclarée « Judenrein ». Nous avons alors été conduits dans un home pour enfants à Lasne (près de Waterloo). L'atmosphère y était généralement bonne. Nous recevions de la nourriture en suffisance. Cependant, quelques « monitrices » ne se montraient pas toujours gentilles avec les enfants du home. J'ai très clairement gardé le souvenir d'un après-midi. Notre groupe de gosses avait l'interdiction de parler à voix haute. Cependant, une petite fillette ne respecta pas la consigne. Rosa, notre « monitrice », lui brûla la langue devant tout notre groupe.

Les Allemands venaient régulièrement au home et vérifiaient si nous étions bien tous là. Les âges des gosses variaient entre 2 et 16 ans.
En août 1944, soit deux semaines avant la libération de Bruxelles, tous les homes pour enfants juifs, tels que ceux de Lasne, de Linkebeek et de Wezembeek, apprirent par l'AJB (Association des Juifs de Belgique) et par la Résistance, que les Allemands allaient y effectuer des descentes. Dans quel but ? Déporter les gosses vers l'Est.
Aussi, deux ou trois nuits avant la date fatidique, tous les enfants juifs furent-ils éparpillés entre des couvents, des fermes et des maisons privées. Ils y restèrent jusqu'à la Libération. Pour autant que je sache grâce au livre de Sylvain Brachfeld : « Ils n'ont pas eu les gosses » (3), Madame Rothschild, directrice du home de Lasne, en a confié les garçons à une institution catholique de Bomal, dans les Ardennes belges.

Les Allemands chassés de Belgique, le home de Lasne a été fermé. J'ai été mis à Auderghem (près de Bruxelles) de fin 1944 au début 1945. Puis j'ai revu ma mère pour la première fois alors que j'avais été rapporté à ma « Tante Tine ».
Progressivement, j'ai appris que ma famille - aussi bien du côté Kremer avec mon père, trois frères et deux soeurs, que côté Tolman - avait été victime des chambres à gaz. Du côté des Kremer, seule ma grand-mère a survécu. Quant à ma mère, le temps s'était arrêté pour elle en 1943. Elle est décédée en 1983 avec de longues années de tourments intérieurs.

 

 

  Henriette Kremer - Tolman (arch.fam.)

 

 

Marié, j'ai deux enfants et quatre petits-enfants. Je suis membre de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures."

Lettre à l'auteur, Amstelveen, 7 décembre 2006.
Traduction : J-E Andreux.


(1) Photo : "Illustrations", Association.
(2) "Vreemdeligen in een wereldstadt, een geschiedenis van Antwerpen en haar joodse gemeenschap. 1880 - 1944", Lannoo, Tielt, 2000.
(3) Institut de recherche du Judaïsme, ISBN 965-222-172-4, 1989. Autre publication : "ils ont survécu", Racine, Bruxelles, 2001. Voir : "Illustrations", Livres.

 

 

 

 

 

Publié dans Enfants cachés

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Jacky Feder 27/05/2010 02:09



Dear Mr. Kremer,


I was born in Antwerp on this day May 26, 1938. I followed the same wartime itinerary as you did: Lange Leem Straat, Lasne, Bomal and ultimately Auderghem. You are the first person to
mention the name Bomal which is indelibly engraved in my mind because of an experience which I shall never forget. We were visited in Bomal by members of the Jewish brigade. I still recall the
Jewish flag, vertical bands of blue white and blue with a yellow Magen David in the middle of the white band on the upper sleeve of their British uniforms. One of them, a strapping
fellow with a huge fiery red moustache picked me up in his arms and after a few seconds burst out into tears or so it seemed to me at the time. Would you perhaps have some information about that
hamlet Bomal and its connection to us Jewish children?


Thank you.


 



Gisele Frisch 21/12/2009 20:22


je cherche quelqu'un qui aurait vécu  cacher pendant la guerre au home de Jonas Tieffenbrunner à Anvers. Moi j'y ai vécu après 1954...non pas pour des raisons directement liées à la
shoah....mais j'aimerais avoir des renseignements sur le quotidien de ce home et savoir quand il a fermé ces portes.
Ayala 


katz-ova,mariette vve roth 18/08/2009 22:07

il n'y a pas longtemp que j'ai 1 pc.grâce a vous je viens de découvrire que mon père arrêté(comme résistant)le 19/07/1942 sur la route entre anvers et bruxelles(il faisait transport&déménagement,il reliait les grandes villes,facilement(il était partisan armé,ce que ma mère a continué a charleroi)je viens de découvrire qu'il était passé par les mazures!ma mère ne me l'a jamais dit(peut-être l'ignorait-elle?ou tout simplement me la tût!c'est possible!)ce qui est bizarre c'est que du vivant de mon mari nous allions souvent aux vieilles forqes(mazures)sans savoir que mon père y était passé!hélas,il est parti,dossin puis auschwitz,d'où il n'est pas revenu!!!(moi je suis 1 enfant cachée-de mes 6 semaine-7ans)

Arnaud SOMVEILLE 11/12/2006 19:55

En faisant des recherches généalogiques dans les Ardennes, dont mes aïeuls sont originaires, j'ai suivi les méandres de l'internet qui, assez logiquement, mon conduit sur votre blog.J'ai 44 ans, et je n'ai donc pas connu cette période tragique de l'Histoire, mais je suis boulversé par ce témoignage de Robert Kremer.

Michel Alba 11/12/2006 13:09

Bonjour,
Je viens de découvrir votre blog; il est vraiment intéressant et bien documenté. J'y reviendrai.
Bon courage en attendant.
Cordialement
Michel Alba