P. 105. Noël 1943 aux Mazures : "Mein Yiddische Mama"

Publié le par Jean-Emile Andreux

Abraham Casseres, auteur de "Bloed en tranen", y décrit le deuxième et dernier Noël des déportés du Judenlager des Mazures

 

Né à Amsterdam le 23 janvier 1906, Abraham Casseres exerçait la profession de dentiste à Anvers où son épouse, Joanna Speeck était institutrice. Aux Mazures, il fut mis au travail forcé au bénéfice des entreprises Vaisset (française) et Scholzen (allemande).

A l'automne 1942, et aussi incroyable que ce soit, Joanna Speeck se rendit aux Mazures pour y recueillir des nouvelles de son mari. Institutrice au village, Mireille Colet-Doé (1) l'hégergea malgré les restrictions propres à la zone interdite dans laquelle se situaient Les Mazures. Et ceci par humanisme mais aussi par solidarité professionnelle avec une autre enseignante...

Le 5 janvier 1944, Abraham Casseres fit partie du groupe s'échappant d'un wagon à bestiaux à Sault-les-Rethel, alors que leur convoi parti de Charleville roulait vers Drancy. Après la libération, ce rescapé rédigea ses souvenirs romancés sous le titre de "Bloed en tranen" (Du sang et des larmes). Ce volume signé du pseudonyme de "Leslie A. Martin", fut publié aux éditions Uitgevrij Nova à Amsterdam (s. d.). Que Michel Grün soit remercié pour avoir mis son exemplaire dans l'exposition itinérante sur le Judenlager des Mazures et ses déportés.

A la page 219, débutent les lignes suivantes :

 

"Il y a du plaisir à se retrouver dans la pièce des malades... On en oublierait presque être enfermé dans un camp. Les lits ont été sortis de la salle, les murs sont décorés avec des images de fleurs. Dans un coin se dresse le sapin de Noël qui est garni. Mises en forme de fer à cheval, de longues tables portent, pour la première fois depuis que nous sommes dans ce camp, de véritables nappes blanches. Disposées avec beaucoup de goût et de soin, des pommes de sapins et de la verdure participent à cette ambiance de fête. Une petite estrade a été placée dans un autre coin. C'est là que seront présentés les numéros d'attraction attendus depuis longtemps, ceux-là même que les différents prisonniers ont répétés des jours entiers et dans le plus grand mystère.

... Cette atmosphère de fête demandait d'endurer des efforts étranges.

Paix sur terre ! L'épouse et les enfants ont été enlevés de la maison. Les meubles ont été emportés par les Allemands. Il y a si longtemps qu'il faut rester sans nouvelles du père et de la mère, des frères et des soeurs, des membres de la famille et des amis. Dans l'isolement du camp, nous savons néanmoins très bien quel terrible drame se passe chez nous, il nous en a été parlé à travers les barbelés. Et quand Eric regarde ses compagnons qui sont assis autour de la table bien garnie, il ne voit rien que des fronts ratatinés et des joues épuisées. Ils font semblant de rire devant de l'excellente nourriture mais leurs visages sont remplis de soucis et même de tourments indicibles.

Il ignore comment cela s'est fait, mais tous ses amis qui ont pris place à table lui rappellent brusquement une toile du célèbre peintre Da Vinci : "La dernière Cène". Etait-ce un pressentiment que ce repas bien réel allait être le dernier ? (2)

Dans les baraques des Allemands, le vin faisait monter le niveau sonore. A travers les cloisons, on entendait déjà tôt dans la soirée leurs fanfaronades de buveurs et cela ne laissait présager rien de bon. Quand les Allemands étaient ivres, il fallait que nous mettions une sourdine à nos épanchements. C'est comme ça qu'ils nous gâchèrent ce soir-là. Chaque jeune avait pourtant fait l'impossible pour rassembler, malgré les difficultés, des instruments de musique et donner de l'entrain à la pièce des malades grâce à un jazz bien bizarre.

Ainsi se passe et se perd la soirée dans les sourires et les divertissements, jusqu'à ce que tout soit brisé par l'irruption d'un garde allemand : "Weiter machen" ! Qu'est-ce que cela pouvait signifier ? Tout à coup, l'ambiance légère fut réduite en miettes. Et nous sommes longtemps restés comme figés.

Le long Jos (3) revient dans notre baraque : "C'était l'Obergruppenführer. Il a téléphoné pour donner l'ordre que nous puissions entonner en choeur nos chansons préférées. A minuit, la garde va venir et nous devrons chanter pour lui." Je demande alors si nous avons la liberté de choisir notre air ? Comme il me répond positivement, je propose "Mein Yiddische Mama" que nous reprendrions en Anglais. Il me répond encore que nous n'avons aucun souci à nous faire.

Les jeunes n'en croyaient pas leurs oreilles. Et comme chacun savait combien Jos a le sens de l'humour, on s'imaginait qu'il plaisantait pour ne pas changer. Et tous de dire : "Dieu, en France, tout est possible." Nous rassemblons alors les meilleurs chanteurs et il ne leur faut pas beaucoup de temps pour s'accorder à plusieurs voix. D'autant que chacun connaissait bien les paroles.

Un peu avant les douze coups, un soldat allemand vient chercher la chorale pour la conduire au corps de garde, là où se trouve le téléphone. De façon très militaire, celui-ci sonne juste une minute avant minuit. Un ordre bref claque : "Singen lassen". Les jeunes se mettent en arc-de-cercle devant le téléphone et entonnent ce chant :

Mijn Joodse moeder

Zo goed als jij, was er geen één.

Mijn Joodse moeder

Jij strooide liefde om je heen

Er was geen zorg, geen leed

Dat je kon hinderen;

Je ging door vuur en ijs

Voor 't lot van je kinderen...

Ils chantent encore le second couplet et terminent par :

M'n oudje, m'n echt Joodse moeder,

Moeder mijn...

Un silence de mort succède aux derniers mots. Même le garde allemand qui a le téléphone en main, reste impressionné. La plupart des choristes ont de grosses larmes aux yeux. Alors venant du téléphone, une voix résonne : "Er ist gut...", puis : "Er was sehr schön".

(1) Voir Illustrations : "Parchemins aux Ardennais(es)"

(2) Le Judenlager est fermé le 5 janvier 1944.

(3) Josef Peretz, ses souvenirs sont résumés P. 91 de ce blog. Photos : "Illustrations" - "Association'.

Traduction : Jean-Emile Andreux.

 

 Le site du Judenlager avec la pierre du souvenir (photo JEA)

 

Publié dans Déportés

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