P. 109 : Fermeture du Judenlager des Mazures le 5 janvier 1944

Publié le par Jean-Emile Andreux

Les jours dramatiques des 4 - 5 janvier 1944 : évasions et transfert des Mazures à Drancy

 

Dans son "Bloed en tranen", Abraham Casseres décrivait l'amosphère très lourde qui pesa sur le Judenlager des Mazures entre Noël 1943 et le Nouvel An (page 106). Ce climat n'annonçait rien de bon, mais quoi ? s'interrogeait-il, tout comme ses camarades de déportation.

Pour le kommando de travail descendu à la gare de Revin le 4 janvier 1944, la réponse vint d'un garde allemand de la NSKK (Nationale-Sozialistiches Kraftfahrer Korps). Celui-ci eut l'incroyable courage de prévenir les 6 juifs du kommando que pour eux le choix s'imposait d'urgence : ou se sauver sans retard ou le lendemain, se trouver emportés pour bien pire encore que les Mazures... Le récit de l'évasion immédiate des Lebovic père et fils, des frères Loonstÿn, de Samuel Stelzer et d'Herman Zalsberg se retrouve sur la page 90 du blog.

 

A gauche : gare de Revin, le hangar de travail du kommando (photo Yaël Reicher)

 

Dès qu'elle sera connue, cette évasion collective va entraîner une mesure immédiate aux Mazures. Les Anversois se retrouvent consignés dans leur baraque. En témoigne un bout de papier couvert d'un bref message au crayon. Son auteur, Jos Rodriguez (1), réussit à le faire parvenir à Marie Arnould-Jacques, une Belge venue reprendre une fermette des Mazures juste avant guerre. Cette Ardennaise avait spontanément organisé pour les déportés et leurs familles, un système aller et retour de courriers clandestins via les Hautes-Rivières et Bohan S/Semois.

Billet de Jos Rodriguez : "La garde est venue dans la baraque et a dit que personne ne peut plus en sortir. Si je dois partir et je ne l'espère pas, je vous demande d'écrire une lettre à Anvers en langue française à l'adresse suivante et vous leur expliquez ce qu'il s'est passé. Il faut absolument envoyer la lettre quand nous serons partis vers une destination inconnue... Bonne chance dans l'avenir." (2)

Le lendemain matin, 5 janvier 1944, les déportés sont embarqués en camion. L'un d'entre eux, Nathan Szuster, décrivit ce départ :

- "Sur le camion ouvert qui avait quitté le camp vidé, je dis à Stan {Lemer} : "On en prend un chacun..." Il n'y avait en effet que deux gardes à l'arrière. Mais Schamis {Jacob} me demande : "Tu oses faire ça ?", du coup, mon courage est retombé.

A la gare de Charleville, je suis passé devant des wagons à bestiaux. Puis devant les gendarmes français. Les Allemands étaient à l'autre bout. J'ai sauté au-dessus de bois qui étaient entassés et je me suis sauvé... Je pense que Peretz s'est évadé après moi..." (3)

De fait, quand les déportés des Mazures sont débarqués à la gare de Charleville, ils sont confrontés au seul convoi racial qui partira des Ardennes de France vers Drancy. A savoir 34 juifs du Département raflés par la Feldgendarmerie sur base de recensements effectués par les Maires et dépouillés à la Préfecture. Mais aussi plus de 150 juifs de la région parisienne placés auparavant dans des colonies agricoles (4) de la WOL ( WirtshaftoberleitungDirection générale de l'agriculture).

Sans s'être concertés, Nathan Szuster et Jos Peretz vont donc s'évader séparément de la gare même, tirant peut-être profit du manque d'expérience des gardes qui tentent de rassembler trois groupes de perscutés ne s'étant jamais rencontrés avant ce jour. Le convoi ayant pris la direction de Reims, il impose les efforts de deux locomotives pour l'arracher à la vallée mosane et affronter les côtes redoutables précédant Amagne-Lucquy. A la gare de triage de ces deux localités, la seconde machine laissait les convois poursuivre seuls en direction de Paris. Mais au cours des manoeuvres, un cheminot de la SNCF (5) débloqua le système de fermeture extérieure de l'un des wagons à bestiaux.

 

Wagon de Drancy (graphisme : J-E Andreux)

 

Fernand Chanonier a décrit la suite dans un "Témoignage de la guerre 1939 - 1940" :

- "Au fur et à mesure que la guerre se prolongeait, les Allemands voyaient augmenter les sabotages, notamment ceux des lignes de chemin de fer. Ordre fut donné à chaque commune de fournir des hommes pour garder les voies de la SNCF. Nous sommes en 1944, c'est le tour du village de Novy-Chevrières à prendre la garde à la mairie-école de Sault-les-Rethel...La salle du conseil est le poste de garde où se trouvent : table, poêle et lits. Monsieur Rousseau est chef de poste, il donne le lieu de garde à chacun, les plus jeunes près du tunnel de Tagnon, le dernier près du pont canal, celui-ci gardé par les Allemands.

Contre la rue d'Italie, en haut du talus, avaient été disposées les unes sur les autres des bottes de paille formant un abri carré, quelques planches comme toit, un vieux poêle à l'intérieur, pas de porte, simplement une ouverture au sud. Le ravitaillement en combustible : bois et charbon présentait quelque difficulté. Je me trouvais de garde avec un habitant de Rethel qui en faisait son métier, remplaçant ceux qui évitaient toute responsabilité."

Il voit : "la manoeuvre d'un train venant de Charleville, derrière la locomotive, le wagon de double équipe (mécanicien et chauffeur) se reposant huit heures, pendant que l'autre travaille ; derrière un wagon de marchandises couvert et dont la porte coulissante est légèrement entr'ouverte. J'avais pris le seau à charbon ; si la machine s'arrête pour aller à l'arrière, vite je demanderai pour faire le plein de houille... Voici le wagon de marchandises qui arrive devant moi ; quelle idée me germe dans la tête, je crie : "Sautez les gars", la porte s'ouvre, en voilà un qui saute sur le ballast, puis deux et ils sont bientôt dix à terre, certains tout près, d'autre se tiennent à distance. "Approchez, n'ayez pas peur, mais attention, les Allemands sont tout près, au pont du canal, après l'abri en paille." Deux rentrent dans l'abri, mon camarade trembre {tremble}, les autres sont sur le bord et dans le remblai.

"Voilà la relève, mettez-vous deux par deux", tous ont confiance maintenant, et en route vers la mairie, en marchant j'apprends que tous sont Juifs, ils travaillaient dans la vallée de la Meuse, à la forêt ; ils ont été rassemblés et embarqués vers une destination inconnue ; à Charleville, deux ont voulu fuir par les souterrains, ils ont été abattus." (6)

Sur ce blog, les nombreuses pages évoquant Emile Fontaine et son groupe de résistance qui vont sauver ces 10 évadés, portent leur identification : Léopold Aron, Abraham Casseres, Henri Grün, les frères Charles et Salomon Kogel, Salomon (Stan) Lemer, Jules Rappeport,  Henri (Harry) Reicher, Jacob Schamis et David Stockfeder.

 

 

Sur le registre des entrées du camp de rassemblement de Drancy, en date de ce 5 janvier, sont manuscrits 205 noms de juifs tous en provenance des Ardennes.

Auront donc échappés aux mécanismes broyeurs de la Shoah, les 6 membres du kommando de Revin et les 10 ayant osé sauter de leur wagon à Sault-les-Rethel. Quant aux 2 évadés de la gare de Charleville, contrairement aux craintes de Fernand Chanonier (1902-1995), ils échappèrent aussi et à la capture et à la mort. Avant de décéder en octobre 2005, Nathan Suzster eut le temps de déposer son témoignage fondamental pour la reconnaissance d'Emile Fontaine en tant que Juste parmi les Nations. Et Jos Peretz contribue actuellement aux dossiers destinés à Yad Vashem et ouverts aux noms du couple Devingt-Martini de Revin (P. 89 et 91 du blog).

 

(1) Drancy - Auschwitz par le convoi 66. Matricule 172 794 à Auschwitz où se perd sa trace.

(2) Original sauvé par Alberte Pernelet, fille de Marie Arnould. Grâce à elle, ce document émouvant - le dernier écrit au camp - figure au nombre de ceux présentés par l'exposition sur le Judenlager des Mazures et de ses déportés.

(3) Témoignage à l'auteur, Blankenberghe, 22 octobre 2003.

(4) Consulter : site de Jacques Lévy et Christine Dollard-Leplomb (P. 94).

(5) La Résistance dans le Rethèlois : site et publication de Philippe Lecler.

(6) "Bulletin archéologique, historique et folklorique". Nouvelle série n° 55. 2e semestre 1982. Musée du Rethèlois et du Porcien. Remerciements à Marie-France Barbe qui a exhumé le contenu de ce Bulletin. 

 

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