P. 112 : Courriers bouleversants après la fermeture des Mazures (1)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Lettres d'Adrienne Matthÿssens, de Marie Arnould et de la Croix-Rouge de Belgique à propos de l'un des déportés des Mazures : Arthur Zasky

 

Né à Anvers le 25 mai 1907, Arthur Zasky était employé lorsqu'éclata le second conflit mondial. En tant que juif, il fut déporté le 18 juillet 1942, avec 287 autres Anversois, au Judenlager des Mazures. La firme française Vaisset y encadra son travail forcé (1).

A la fermeture du camp ardennais, Arthur Zasky monta avec ses camarades dans un convoi de wagons à bestiaux organisé en gare de Charleville et destiné à Drancy. Ne comptant pas au groupe des 10 évadés de Sault-les-Rethel (2), il eut son nom inscrit le 5 janvier 1944 sur le registre des entrées de Drancy où il répondit au matricule 10 922.



Extrait du registre de Drancy : arrivée de quatre déportés des Mazures, soit ZASKY Arthur, PAUR Elias, LIWSCHITZ alias Libschitz Jacob (lire page 110) et KEYZER Léon (Doc. Serge Klarsfeld)

La page 110 du blog précise que des "Mazurois", un seul, Jacob Liwschitz, resta à Drancy, plus précisément au camp annexe d'Austerlitz. Tous les autres, y compris donc Arthur Zasky, furent entassés le 20 janvier dans le convoi 66 pour Auschwitz (3).

Or, le même 20 janvier, une Anversoise, Adrienne Matthÿssens, fiancée d'Arthur Zasky, envoie une lettre manuscrite à Marie Arnould-Jacques.


Marie Arnould-Jacques (Arch. fam.)


Celle-ci, Belge mais fermière aux Mazures, avait en effet organisé spontanément une boîte aux lettres clandestines entre Anvers et les Ardennes de France, pour les courriers entre des déportés et leurs proches restés au Royaume (4).

 

- "Très chère Dame,

Toute émue encore je me hâte à vous / écrire et vous remercier, sans vous connaître, / mais selon les récits fait de mon fiancé / j'ai connue et compris votre grand coeur / et âme ainsi que de toute votre famille, / surtout l'hospitalité et bonté que vous avez  / eux envers mon Arthur vraiment il n'y / a pas de mots à m'exprimer le bonheur / que je ressens même dans mes douleurs / éprouvée à vous dire combien je vous aime / et vous m'êtes chère, j'admire en vous / cette élan du coeur à secourir tous ceux / qui dans leurs malheurs vous approchent / doivent voir et sentir en vous comme / leurs ange gardien...

...Chère Dame j'y / joins aussi ma part pouvoir vous / connaître dès que l'occasion ce présente / et pouvoir vous avoir chez nous, je dis / chez nous, mais quand ? Espérons que / cela ne durera plus longtemps, veuillez avoir / l'amabilité d'envoyer d'urgence ma lettre / ci à côter à mon cher fiancé, ci il aura / encore la chance de la recevoir..." (5)

Cette première lettre d'Adrienne Matthÿssens arrive bien involontairement trop tard. Par l'intermédiaire de Marie Arnould, la fiancée d'Arthur Zazky venait de recevoir deux missives de celui-ci. Ecrites avant la fermeture du Judenlager. Le temps que ces courriers parviennent à Anvers par une filière devant franchir une frontière bien gardée, le temps d'y répondre... le calendrier marque alors le 20 janvier 1944.

Si les envois d'Arthur Zazky sont perdus, par contre, ceux de sa fiancée ont été conservés par la cadette des quatre enfants de Marie Arnould : Alberte Pernelet (6). Elle témoigne :

- "Les Allemands avaient réquisitionné du lait de nos vaches. Un jour, c'était un juif qui venait le chercher chez nous. Le lendemain, c'était un Français, par exemple de Revin, parmi ceux qui travaillaient au bois.

Les parents ne disaient rien aux enfants. Mais ma mère expliquait que mon frère (7) apprenait l'Allemand et qu'un juif du camp, Zasky, lui servait de professeur...Oui, ma mère n'a jamais rien dit sur le courrier des déportés . Elle le faisait passer clandestinement jusqu'aux Hautes Rivières, chez Madame Estevin-Nolleveau. De là, il prenait le chemin de la Belgique par Bohan-sur-Semois...Je lui en veux un peu d'un silence néanmoins bien compréhensible..."

La lettre présentée ci-avant, remercie certes en des termes exceptionnellement chaleureux Marie Arnould mais elle introduit surtout un envoi et un cri d'amour destinés à Arthur Zazky - qui ne put jamais le lire - :


 

- "Mon cher Arthur,

Par intermédiaire de vos chers Amis / nous voilà donc en liaison grâce / à des coeurs nobles dévoués et bons, je / les porte très hautes dans mon estime. / Quel coup terrible ! J'en suis encore toute / étourdie, c'est comme ci ont à enlever / un membre je vaccile sur mes jambes, / mais le courage à surmonter ces âmes / il me faut la force, justement à peine / remis de l' (illisible) voilà tomber dans un / ravin de boue, vraiment que devons / nous encore subir avant de nous revoir...

Donc, Chéri, rester en correspondance / avec nos Amis que me transmettrons / votre correspondance, avez-vous au moins / votre veste de cuir, pensez donc dans / quel état je vie, c'est de trop que je parle...

Je suis inconsolable, je pense toujours que je / voudrais que vous rester dans les Mazures. /... Mon cher Trésor, tenons notre courage / à deux mains il n'y a rien à faire...

Donc ! Courage et encore courage et / que nous nous verrons sain et sauf, je / continuerai à vous écrire dans l'espoir que / cela vous sera remis..." 


Avant que ne lui parviennent ces deux lettres, Marie Arnould avait déjà réagi - et immédiatement même - pour s'enquérir du sort réservé aux déportés du Judenlager fermé le 5 janvier. Elle avait pris sa plume pour avertir la Croix-Rouge de Belgique possédant une délégation dans les Ardennes de France, à Margut. Si aucun brouillon n'est resté de cet envoi, par contre la réponse de la Croix-Rouge est restée dans les archives familiales. Elle date du 18 janvier 1944 :

 

- "Chère Madame,

...J'ai bien pensé a ces malheureux du camp car le même / jours ont a enlevé ceux de nos régions (8). Je vais tenter l'impossible / pour savoir où ils peuvent être mais au cas où vous receviez des / nouvelles n'esitez pas à les faire parvenir. De même si j'en / reçois je vous les transmettrai. Si vous avez l'adresse de la fiancée à Mr Zaski, faites la moi parvenir, s. v. p.

C'est bien terrible d'être livrée a un tel sort. Prions Dieu afin / que leur calvaire se termine et que chacun retrouve sa liberté."  (9)


Sur les pages suivantes du blog, se retrouveront les efforts désespérés d'Adrienne Matthÿssens, de Marie Arnould mais aussi de la Croix-Rouge de Belgique (Délégation des Ardennes) pour retrouver Arthur Zasky.


(1) Dossier individuel, Service des victimes de la guerre, Bruxelles.

(2) Blog, page 108.

(3) Le convoi 66 est composé de 632 hommes, de 515 femmes et de 221 enfants (de moins de 18 ans). A la fin de la guerre, n'avaient survécu que 42 hommes et 30 femmes. Avec un seul rescapé "Mazurois" : Vital Lieberman (voir liste alphabétique p. 88).

(4) Blog, page 108.

(5) Tous les courriers ayant des extraits reproduits sur cette page, le sont en respectant leur orthographe d'origine. Pour rappel, les Anversois ont le Néerlandais comme langue si pas maternelle, au moins scolaire.

(6) Les courriers d'Adrienne Matthÿssens et de la Croix-Rouge de Belgique appartiennent aux archives familiales d'Alberte Pernelet. Qu'elle soit remerciée pour les avoir confiés à l'exposition sur le Judenlager des Mazures et de ses déportés.

(7) Fernand Arnould.

(8) Les juifs des Ardennes et ceux des colonies agricoles de la WOL (lire P. 94 du blog), raflés en prévision du convoi de 5 janvier 1944 pour Auschwitz.

(9) La signature du Délégué est illisible.

 

Publié dans Déportés

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