P. 124. La France de Vichy ignore la fermeture des Mazures

Publié le par Jean-Emile Andreux

Les Ardennes sont absentes de la synthèse des rapports des préfets au gouvernement de Vichy...pour janvier 1944.

 

Grâce à l'initiative conjuguée du CNRS et de l'IHTP, il est possible de consulter les synthèses officielles rédigées sur base des rapports mensuels adressés par les préfets au gouvernement de Vichy. La place qu'y occupent les Ardennes est révélatrice. Ce département ne figure que dans 34% de ces synthèses... Pour la fin 1943 et le début 1944, les Ardennes sont d'ailleurs totalement absentes de la synthèse concernée !

Les lecteurs de ce blog se souviendront que c'est en vain (1) que fut recherchée dans ces synthèses l'annonce de l'ouverture du Judenlager des Mazures. Cependant le seul camp pour juifs du département (et même de ce qui est devenu la région Champagne-Ardenne). Il en est de même pour la fermeture des Mazures.

Il vous est proposé de prendre connaissance de la photographie (trouble) que donne de la France la synthèse "confidentielle" du 15 février 1944 pour les Zones Nord et Sud (à Vichy, on n'ose quand même plus les qualifier d'occupée et de "libre"). La lecture d'extraits significatifs de ce document se passe de commentaires. Elle est assez explicite en elle-même dans ses non-dits, ses rapprochements volontairement insultants (résistance - délinquance - anarchie) et ses flagorneries. Un exemple de double langage s'y est également glissé. Officiellement, le monde rural est flatté et considéré comme une des bases essentielles du régime de Vichy. Dans ce rapport, le "monde agricole" est cependant décrit comme ayant une "vie animale" !!! A noter que si nulle part il n'est évoqué les Ardennes, une même absence est réservée aux juifs dont la persécution, y compris les déportations, perdure...

 

"CONFIDENTIEL

Synthèse

des rapports mensuels des Préfets

(Zone Nord et Zone Sud)

MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR PARIS, le 15 FEV 1944

Service des Rapports Mensuels

et des Tournées Administratives

 

TITRE I

OPINION PUBLIQUE

La fin de l'année 1943 et le premier mois de l'année 1944 ont été dominés par un très net sentiment de nervosité et d'inquiétude.

En même temps qu'il réalise par avance les dures épreuves d'un débarquement éventuel, le public français est dérouté par les divisions qu!il constate chez les Alliés et au sein du Comité d'Alger.

L'ensemble de la population réprouve les actes de terrorisme et les crimes de droit commun qu'elle voit commettre journellement sous des prétextes politiques ; elle y voit le prodrome {sic} de temps anarchiques.

CH. - I- POLITIQUE INTÉRIEURE

I) Politique du Gouvernement -

... Dans les milieux partisans de la politique du Gouvernement, les nominations de MM. DARNAND (2) et HENRIOT (3) trouvent un accueil favorable. On accorde généralement une confiance absolue à M. DARNAND pour réprimer le terrorisme et à M. HENRIOT pour combattre efficacement les propagandes étrangères. Il y a lieu de noter que les chroniques quotidiennes de ce dernier sont très écoutées et font impression par leur clarté et leur logique. En outre, on s?attend à de nouvelles nominations qui viendraient renforcer la position des partis autorisés au sein du Gouvernement.

Dans le camp opposé, les partisans des Alliés reconnaissent qu'il est indispensable de faire régner l'ordre dans le pays, mais craignent qu'à la suite des récents remaniements, une lutte sans merci soit entreprise contre eux-mêmes et contre les réfractaires.

Chez les indifférents, bien que l'on souhaite une protection contre l'anarchie croissante, on ne se refuse pas à penser que la création d'une milice en zone occupée serait dans certains endroits, le commencement d'une véritable guerre civile. Nombreux sont également ceux qui pensent que l'autorité de la police pourrait se trouver diminuée selon la place qui serait faite à la milice, parmi les forces du maintien de l'ordre.

II - Réaction de l'opinion devant les problèmes de l'heure.

a) Terrorisme - La majorité des Français commencent à réaliser l'ampleur du péril terroriste, et tel qui auparavant considérait comme normal certains crimes, certains sabotages, se rend compte maintenant que sous couvert de "résistance" ou de "patriotisme", le plus grand nombre des attentats a pour mobile réel le vol ou la vengeance à caractère personnel ou politique.

Les cultivateurs, tout spécialement, qui, il y a peu de temps encore, assistaient passivement aux opérations de banditisme, se sont rendus compte que les coups de main n'étaient, pour beaucoup, pas effectués par les groupes de la " résistance ", mais par des brigands de grands chemins comme en connut le pays dans d'autres siècles et qui profitent des circonstances présentes pour rançonner la campagne.

Aussi l'action répressive de plus en plus marquée de la Police commence à être dans l'ensemble mieux accueillie et plus favorablement commentée.

Une formule du Préfet de la Haute-Saône donne le ton juste : " le terrorisme se dévore lui-même "...

b) Ravitaillement - D'un point de vue strictement matériel, les préoccupations demeurent les problèmes de l'approvisionnement.

En ville, ravitaillement ; en campagne, impositions, continuent à défrayer les chroniques. Il faut en conclure à un certain égoïsme de la population qui, lasse et repliée sur elle-même, s'attache surtout aux événements susceptibles d'avoir une répercussion sur sa vie quotidienne...

c) Service du Travail Obligatoire -

... Quant aux réquisitions de main-d'oeuvre au profit de l'organisation TODT, elles persistent à être mal accueillies, beaucoup de requis craignant d'être, tôt au tard, dirigés outre-Rhin ; ce sentiment ne fait que s'accentuer par suite de l'évolution de la situation internationale et des bombardements nombreux et meurtriers subis par l'Allemagne...

III - ÉTAT D'ESPRIT DES DIFFÉRENTES PARTIES DE LA POPULATION

L'état d'esprit du public est surtout caractérisé par une grande lassitude et un immense désarroi devant les événements passés et ceux à venir immédiats.

Découragée, impuissante, devant ces faits qui la dépassent, la population manifeste une aspiration silencieuse à une vie normale.

a) La bourgeoisie n'en est pas encore à souhaiter le statu quo dans une situation qui lui pèse, mais redoute à l'extrême tout ce qui pourrait la modifier.

Plus inquiète que jamais, elle se renferme sur elle-même et vit au ralenti.

b) Le monde agricole : Ces remarques valent aussi pour l'agriculteur qui, se trouvant près des produits de la terre, lui assurant non seulement sa subsistance, mais l'enrichissant et lui permettant d'obtenir par voie d'échange les produits manufacturés qui lui sont indispensables, mène une vie presque animale...

c) Les industriels continuent à montrer certaines réticences quant à l'application de la Charte du Travail. Toutefois, ils se montrent assez compréhensifs à l'égard du Gouvernement dont ils reconnaissent les efforts pour le relèvement du pays.

d) Les ouvriers préoccupés par l'insuffisance du ravitaillement et de leur salaire, se considèrent comme les victimes du régime et deviennent opposants pour cette raison essentielle. À noter que cet état d'esprit n'est pas seulement celui du manoeuvre ou de l'ouvrier spécialisé, mais aussi des agents de maîtrise et même des ingénieurs.

e) Le Clergé reste dans l'ensemble fidèle aux directives gouvernementales.

f) Fonctionnaires municipaux - Une grande lassitude est perceptible chez la plupart des magistrats municipaux qui remplissent un rôle ingrat et sont victimes de l'incompréhension de leurs administrés. La besogne qui leur a été la plus pénible et en a rebuté le plus grand nombre, est la désignation des travailleurs pour le compte de l'organisation TODT. Beaucoup craignent des représailles éventuelles. Ils estiment en outre que de telles désignations qui se heurtent à la résistance et à la désobéissance des requis ruinent le peu d'autorité qui leur reste."

 

(1) Consulter les pages de ce blog des 26 juin, 29 juin et 3 juillet 2006.

 

Le Sturmbannfürher Joseph Darnand

(2) Joseph Darnand. Fondateur et dirigeant de la Milice en juin 1943. Ayant prêté serment à Hitler avec le grade de Sturmbannführer en août 1943. Nommé Secrétaire général au maintien de l'ordre le 30 décembre 1943. Condamné à mort après la libération et fusillé le 10 octobre 1945.

(3) Philippe Henriot. Membre de la Milice. Surnommé le "Goebbels français". Nommé Secrétaire d'Etat à l'information le 6 juin 1944. Abattu par la résistance le 28 juin 1944. En représailles, la Milice mit à mort Georges Mandel tandis qu'à Rillieux-la-Pape, le sinistre Touvier massacrait 7 juifs.

 

 Philippe Henriot dans ses oeuvres de propagande lors d'un discours au Casino de Vichy...

 

Publié dans Ardennes

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philippe 27/02/2007 08:30

Rien n'est plus difficile que d'interprèter les rapports préfectoraux. Pour avoir compulsé ceux des Ardennes pendant la période, on s'aperçoit souvent que les synthèses mensuelles ou bi-mensuelles rédigées par le préfet ne reflètent pas toujours la teneur des rapports qui lui ont été adressés par ses administations.  Les conclusions de l'un sont même quelquefois strictement à l'inverse de celles des autres... Si j'avais la place je vous retranscrirais quelques perles... Bonne continuation...