P. 125. Ethique et publicité : la torture

Publié le par Jean-Emile Andreux

Le supplice de la baignoire ne peut servir de... support publicitaire.


Sur les antennes de la Radio francophone belge de service public (RTBF), une publicité judicieusement balancée à des heures d'information, était basée sur une récupération de la torture dite de "la baignoire". En voici le descriptif complet :

Homme 1, il questionne avec une voix agressive : « Alors t'es un 4% ? ».

 

Homme 2, répondant avec terreur : « Oui, puisque je vous le dis ».

 

Homme 1, il donne un ordre sans équivoque: « Plongez- le !».

 

Homme 2, pitoyable : « Non ». Bruits  de personne se débattant dans l'eau.

 

Homme 1, sur le même ton de toptionnaire : « Pour qui tu travailles ? ».

 

Homme 2 : « Pour le livret d'épargne de ... ».

 

Homme 1 : « T'es un vrai 4 % ?  Plongez-le !»

 

Homme 2 : « Oh non, non je ne suis pas tout à fait un 4%, en fait je suis un 2 + 1,25 % ça fait presque 4% ».

 

Homme 1 : « Oui, c'est ça, replongez-le !».

 

Une voix féminine succède sans transition à cette scène de supplice : « X banque vous offre quatre vrais pour cent de taux de base annuel garantis pendant 6 mois sur le livret d'épargne X .  C'est le meilleur taux de base du marché.  Passez dans une agence de X banque ou ouvrez votre livret en ligne sur X banque».

En Belgique, le Jury d'éthique publicitaire (JEP) fonctionne depuis 1974 comme organe d'autodiscipline du secteur de la publicité. J'ai déposé plainte devant ce Jury et à l'encontre de cette publicité estimant qu'elle ne respecte pas la mémoire des victimes de tels supplices. Et alors que certaines sont toujours en vie. De plus, une telle publicité banalise la torture et participe ainsi à une déstructuration des repères en matière de respect de la dignité humaine, notamment auprès des jeunes.

Prenant en considération cette plainte, le Jury vient d'estimer quant à lui que :

- "Cette publicité choquante met en scène une forme de torture. Elle banalise la violence et dépasse les bornes."

Pour sa défense, l'annonceur a argumenté :

 

- "...Avec ce spot, il entend mettre l'accent sur la transparence. Il a expliqué que X banque offre pour le moment un taux de base de 4 % sur un livret d'épargne et qu'il garantit ce taux d'intérêt durant 6 mois. Il a précisé que X banque a opté pour une offre simple au lieu de taux d'intérêt compliqués. Dans le spot, le taux d'intérêt est représenté sous la forme d'une personne contrainte aux aveux selon lesquels elle n'est pas vraiment un 4 % mais seulement  un 2% + 1,5%. Il a souligné que cette situation est totalement absurde et humoristique."

Le Jury a répondu en ces termes :

 

- "...La métaphore (personnification d'un taux d'intérêt) n'est pas claire, ce qui a pour conséquence que la scène en question n'est pas humoristique, et apparaît plutôt de façon assez réaliste et peut par conséquent être perçue au premier degré par le consommateur moyen, à savoir comme un acte de violence à l'égard d'un concurrent (éventuellement un membre du personnel, un client ?) afin de le contraindre aux aveux. Il est également d'avis que ce spot laisse entendre que la violence est tolérée et banalise par conséquent l'usage de la violence d'une manière injustifiée.  Le Jury estime que cette scène peut en effet être perçue comme choquante par le consommateur moyen et témoigne d'un manque de responsabilité sociale."

En conséquence, le Jury a conclu en ces termes :

 

- "Sur la base des articles 1, al. 2 (responsabilité sociale) et 4, 3° (violence) du code de la Chambre de Commerce Internationale, de l'art. 11, 4° du décret sur la radiodiffusion (Communauté française), des articles 1 et 4, 3° du code d'éthique de la publicité (C.S.A.), ainsi que des recommandations du JEP en matière de représentation de la personne (point 5), le Jury a recommandé à l'annonceur de ne plus diffuser ce spot."

 

L'annonceur a mis fin à cette campagne publicitaire  :

- "... Il regrette la décision du Jury.  Il a souligné que son intention n'était pas de choquer des personnes, mais de communiquer d'une manière humoristique et absurde sur le fait que X banque présente l'offre d'épargne la plus transparente du marché.  Il a enfin confirmé qu'il respectera la recommandation du Jury et qu'il a retiré immédiatement le spot radio."


Mais quel rapport avec ce blog s'interrogera-t-on ?

Entendre ce spot publicitaire juste avant les informations, ravivait notamment la lecture du récit de Joseph Bialot intitulé : "C'est en hiver que les jours rallongent" (1). Après une soixantaine d'années de silence(s), cet écrivain, rescapé d'Auschwitz, y avait  tenté la description de son "désespoir transformé en néant pour pouvoir essayer de renaître".



Joseph Bialot (site de Guy Darol)


Page 71, il évoque son arrestation à Grenoble et le supplice de la baignoire :

- "Mais ce soir-là, malgré la baignoire, je n'ai pas parlé. J'y repense parfois avec un petit sentiment parfaitement imbécile de fierté. Celui qui "parle" n'est pas inférieur à celui qui "tient" le choc. J'ai discuté du problème avec bombre de copains torturés. Personne n'a pu expliquer pourquoi certains parlaient etd 'autres pas. Force physique ? Energie morale ? Education ? Masochisme ? Foi ? Tout est possible et tout est faux. Pour moi, "fermer" sa gueule lorsque tout votre corps hurle de douleur, reste aussi mystérieux que le talent ou la grâce.

A la Gestapo de Grenoble, face aux hommes de Barbier (2), ce suppôt de Doriot (3), j'ai réussi à la boucler. Je savais que les carottes étaient cuites et que je ne sortirais pas des pattes de mes tortionnaires. Il fallait simplement que je tienne ce soir-là, et uniquement ce soir, pour que ma soeur qui habitait avec moi, ne me voyant pas rentrer, puisse filer..."

Déposer plainte contre cette publicité, c'était ne pas laisser lettres mortes les phrases de Joseph Bialot qui, en visite en Belgique par exemple, aurait très bien pu être confronté à cette reconstitution insupportable. Et à travers ce rescapé d'Auschwitz, c'est aussi la mémoire de tous les autres suppliciés (et donc pas uniquement de celles et de ceux de la dernière guerre mondiale) qui n'est pas sacrifiée sur l'autel d'une publicité soi-disant basée sur la volonté de "communiquer d'une manière humoristique et absurde".


(1) "C'est en hiver que les jours rallongent", Joseph Bialot, Editions du Seuil, 2002. Voir la rubrique "Livres" de ce blog.

(2) Jean Barbier a échappé aux recherches jusqu'en 1962. Responsable du PPF pour l'Isère.  Antisémite et collaborateur de la Gestapo. Condamné à mort en 1965. Grâcié par de Gaulle. Libéré en 1984.

(3) Jacques Doriot. Fondateur en juin 1936 du Parti Populaire Français, mouvement fasciste. Jamais pris en considération par les nazis, il s'est engagé sous l'uniforme allemand dans la Légion des Volontaires Français (front de l'Est en 43-44). S'étant enfui glorieusement avec les fourgons de l'armée occupante devant l'avance des Alliés, est mort mitraillé par un avion près de Mengen (Allemagne).

 


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OxygÚne 10/03/2007 17:58

Après avoir souvent apprécié vos commentaires chez  "Fraise de bois", je prends le temps de découvrir ce site. Respects mon cher Mazures !

Martine van Coevorden 02/03/2007 13:17

Bien d'accord avec vous, choquée j'ai systématiquement éteint ma radio lorsqu'elle passait à l'antenne.Merci d'avoir agi...Martine van Coevorden