P. 142. 45.000 morts de faim parmi les "fous" de France occupée...

Publié le par Jean-Emile Andreux

"L'Hécatombe des fous. La Famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'Occupation.",

par Isabelle von Bueltzingsloewen, aux Ed. Aubier.

 

 

Pour l'Allemagne nazie, la question ne se pose pas (sinon pour d'éventuels obsédés négateurs) : la politique d'extermination visant à "purifier" le IIIe Reich inclut aussi la disparition des malades mentaux. Le régime de Vichy a-t-il emboîté le pas, lui qui avait même précédé les occupants quant à la persécution des juifs ? D'autant que les chiffres de mortalité sont incontournables : pendant la guerre, 45.000 de ces malades dits "fous" sont morts DE FAIM dans les hôpitaux psychiatriques français...

Historienne, maître de conférences à Lyon 2 et membre du "Laboratoire de recherche histoire Rhône-Alpes" (LARHA). Isabelle von Bueltzingsloewen, a travaillé longuement sur cette mémoire avant de publier une somme qui rappelle et analyse l'agonie de ces 45.000 victimes... de la faim !!! Mais une agonie qui ne fut pas préméditée, ni encore moins programmée et nullement appliquée de manière systématique. En résumé : une histoire abominable mais pas une persécution génocidaire.

 

Quelques échos sur cette recherche éclairante :

 

Pierre Assouline, dans sa "république des livres" :

- "C'est l'une des zones d'ombre les plus sidérantes et les plus effrayantes de l'histoire de l'Occupation : la situation des malades mentaux dans la France de Vichy. On en parle depuis des années, quelques auteurs (Max Lafont (1), Patrick Lemoine (2)) ayant levé un coin du voile en parlant de "génocide" et d'"extermination douce" mais il manquait jusqu'à présent l'étude complète et rigoureuse qui permette de savoir exactement ce qu'il en fut, loin de tout sensationnalisme...

... "Certes, entre 1940 et 1944, nombre d'asiles se sont transformés en véritables mouroirs. Mais la famine qui a décimé les internés ne relève pas d'un crime. Elle n'a pas été voulue, encore moins planifiée. Ni par les autorités allemandes ou françaises, ni par les psychiatres". Dans un pays où toute la population civile était soumise à des restrictions alimentaires sévères, l'approvisionnement des "fous" n'était pas considéré comme prioritaire eu égard à leur non-valeur sociale..."

 

Elisabeth Roudinesco, "Le Monde" (23 février 2007) :

- "Il faut donc saluer le courage d'Isabelle von Bueltzingsloewen. Dans ce livre magistral, elle invalide toutes les thèses du prétendu génocide sans jamais oublier la souffrance des victimes...
Utilisant la méthodologie historique, elle démontre, preuves et chiffres à l'appui, que le gouvernement de Vichy n'a jamais pris aucune mesure d'extermination guidée par un quelconque eugénisme. Avec minutie, elle précise que tous les hôpitaux psychiatriques (une centaine environ) furent bien touchés, entre 1940 et 1944, par une effroyable famine, au cours de laquelle près de 45 000 malades mentaux trouvèrent la mort : une mort lente, atroce, abjecte, qui, sans aucun doute - et les photographies le prouvent -, ressemble à celle des camps d'extermination."

 

Eric Favereau, "Libération" (3 mai 2007) :

- "Quelle triste existence que je mène dans cet asile ! Aucune liberté et mal nourri, toute la cuisine est faite à l'eau, rien qu'à l'eau. C'est avec inquiétude que je songe à mon avenir», écrit Joseph S. en août 1941 : il mourra de faim le 1er mai 1943, après quinze ans passés à l'hôpital psychiatrique. Une lettre parmi d'autres, comme il y en a tant dans le livre d'Isabelle von Bueltzingsloewen.

Un livre passionnant, terrifiant aussi, et surtout documenté. Un livre qui ébrèche la thèse officielle. Pour l'historienne, il n'y a eu aucune politique déterminée ni concertée d'extermination, plutôt de l'indifférence face «à ces gens de rien», et partout en France un manque de soins et de vigilance devant des patients «fragiles, bien plus démunis que d'autres» . Premier constat : les autorités n'ont jamais cherché à cacher ce drame. Dès la Libération, le ministre de la Santé du gouvernement provisoire, le communiste François Billoux, en a fait état dans un discours au Vél d'Hiv, le 26 septembre 1945. Evoquant la forte diminution du nombre d'aliénés dans les hôpitaux, il a noté qu'il «faut tenir compte que beaucoup d'internés dans les asiles d'aliénés sont morts littéralement de faim» .

Pour autant comment l'expliquer ? Faisant état de nombreux documents et d'analyses par établissements, Isabelle von Bueltzingsloewen montre que «ce n'est pas parce qu'ils ont été défavorisés par la politique de rationnement [...] que les aliénés internés dans les hôpitaux psychiatriques sont morts massivement de faim, mais parce qu'ils ont dû se contenter des rations officielles». Un strict minimum qui fut loin d'être suffisant. Pour survivre, il fallait en effet se débrouiller, s'adapter, trouver des voies détournées. Comment le faire, seul, à moitié nu, la tête perdue dans sa folie, enfermé dans des salles communes, sans famille souvent ?"

 

Marc Riglet, TV5 :

- "Au terme de cette enquête exemplaire, trois conclusions s'imposent. Le nombre des victimes, d'abord. Tous comptes faits et refaits, ce sont environ 45 000 aliénés qui sont morts de faim sous l'Occupation. Ils sont morts parce que l'application du rationnement à cette catégorie de malades a entraîné des carences irréversibles.

L'attitude des psychiatres, ensuite. Si l'on excepte des réactions qui nous paraissent aujourd'hui aberrantes - comme ces diagnostics d'avitaminoses, alors que le principal, le manque de protéines et de glucides, crève les yeux - ils ne sont pas restés inertes. Dans leur majorité, ils s'alarment et ils alertent. Ils seront d'ailleurs entendus, puisque la circulaire du 4 décembre 1942 accorde enfin une «attribution supplémentaire de denrées contingentées aux malades internés dans les hôpitaux psychiatriques». A partir de 1943, donc, la surmortalité décroîtra, et de l'hypothèse de l'extermination il ne reste rien.

De l'indignité du régime de Vichy et de sa dimension criminelle, enfin, il reste évidemment tout. Mais, comme le notait, dès 1989, Henry Rousso, «le placard vichyste est déjà assez encombré pour qu'il ne soit pas besoin de l'enrichir de nouveaux cadavres»".

 

(1) "L'Extermination", Max Lafont, réédition Le bord de l'eau, 2000.

(2) "Droit d'asile", Patrick Lemoine, Ed. Odile Jacob, 1998.

 

Publié dans Bibliothèque

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Roland Baumann 07/05/2007 16:58

Voici les références exactes d'unfilm très poignant et qui évoque bienl'horreur des deux conflits en la personne d'unsoldat "inconnu" victime de la politique de Vichy dans les institutions psychiatriques :"Le soldat inconnu vivant" (France, 2004, 55mn)ARTE France, Réalisateur : Joel CalmettesL'histoire extraordinaire et pathétique d'AnthelmeMangin, soldat amnésique qui fut l'incarnation vivante du soldat inconnu de la Première Guerre mondiale. Un destin qui fascine encore aujourd'hui.Roland Baumann