P. 148. Un récit de Georges Waysand

Publié le par Jean-Emile Andreux

Mémoire(s) d'Esther Zilberberg que "ses camarades, ses amis, ses proches appelaient Estoucha". (1)

Un livre pour lequel fut prévu jusqu'à sa parution, le titre de : "Celle qui ne prenait plus la parole". (2)

 

Dans sa chronique (RTBF) retranscrite sur la page 144, Paul Hermant saluait son ami Georges Weysand, enfant caché : "Georges est français, mais sa mère était juive polonaise de Belgique et son père juif polonais de France ce qui explique qu'en plus d'être enfant caché, il fut aussi enfant transfrontalier, un enfant des corons et des terrils lillois et d'une ville, Bruxelles, qu'il prononce Bruxelles. Son père a été fusillé par les nazis, sa mère est sortie vivante de Ravensbruck. Il a écrit sur elle un livre magnifique."

S'il faut attendre la page 148 de ce blog pour relier "Estoucha" ( récit publié en 1997) à la chronique de la page 144, c'est que trois semaines ne furent pas de trop pour le voir franchir la distance séparant les Editions Denoël des Ardennes, décidément lointaines. Enfin, peu importe quand dès les premières pages, les lecteurs recueillent entre leurs mains des éclats de silences. Ceux que l'auteur a (d)écrits en les plaçant sous cette interrogation :
"Se peut-il que nous n'ayons pu vraiment partager que nos silences ?"..."nos" : ceux de sa mère et les siens.

 

1. De Kalisz à Ravensbrück 

 

Ces éclats qui proviennent de la vie unique d'Estoucha, en voici quelques-uns tombés des pages constituant la fragile mais fidèle architecture d'une mémoire en péril(s). 

Tout commence à Kalisz, la plus vieille ville de Pologne mais aussi celle où fut accepté le premier cimetière juif du pays. Un père ouvrier dentellier - talmudiste et Mathilda Arkusz, mère de sept enfants, nullement confinée à un rôle de ménagère mais aussi femme cultivée et socialement engagée.

Là grandit la dernière des sept enfants Zilberberg : Esther. Un morceau de miroir la montre entamant des études au Lycée (payant) de Kalisz où elle portait le sobriquet de "Paletko" (petit manteau). Avant d'en être exclue pour non versement de mensualité. Une preuve s'il en fallait, que la pauvreté de la famille n'avait rien de légendaire. Si l'intervention éclairée d'un professeur rouvrit les portes du Lycée à cette jeune fille de douze ans, c'est aussi parce qu'elle se mit si jeune à donner des répétitions pour faire face au manque d'argent...

Dès après le bac, trois copines : Hela, Karola et Esther, quittent pour toujours leurs familles. Elles émigrent en Belgique. Leur espoir et leur volonté : y mener des études supérieures tout en travaillant. A vingt ans, Esther choisit la médecine à l'Université Libre de Bruxelles. Elle emballe aussi du chocolat puis participe à la fabrication de chambres à air pour vélos...

Premier mais double éclat politique : son adhésion au communisme et à l'antifascisme, indissociables pour la jeune étudiante. Volontaire pour venir en aide aux Républicains espagnols que la guerre civile voulait priver de la démocratie, elle quitta Bruxelles le 8 août 1936. Son groupe avait pour noyau des métallos de la FN (Fabrique Nationale) de Herstal...

En Espagne elle apporta ses soins comme infirmière-secouriste et fut elle-même blessée par balle. Puis le PC basque la transforma en journaliste de Mujeres sous le nom de Juanita Lefèvre. Jusqu'à la perte par les Républicains de Bilbao. Puis celle de Santander. Alors qu'elle avait repris son poste de médecin du front, elle est finalement évacuée sur la France. Pour retourner en Espagne, cette fois au Nord. Jusqu'à la débâcle.

L'ULB (3) réserva une bourse à cette "ancienne" d'Espagne. Mais les invasions nazies se succèdent et vint le tour de la Belgique. S'ouvrent les routes de l'exode qui, pour Estoucha aboutissent à Moutoulieu, petite localité de Haute-Garonne. Dans le même groupe d'exilés venant de Belgique, figure Mouni, étudiant en chimie alimentaire, juif polonais. La France se laisse pétainiser. Les juifs étrangers sont promis aux camps ou à la clandestinité. Et sous les orages qui s'amoncèlent, le couple Estoucha-Mouni décide de garder le fruit de ses amours et de regagner Bruxelles.

Le 30 avril 1941, naquit à l'hôpital St-Pierre de Bruxelles, le petit Georges alors que son père travaillait comme électricien à la construction d'un terrain d'aviation à proximité de Cambrai. La maman et le bébé l'y rejoignirent, lui qui participait au sabotage de ce terrain militaire. Avant que son groupe ne s'attaque au canal de l'Escaut...

En juin 1942, le couple entre dans la clandestinité (FTP, guérilla urbaine) : "Notre bébé, il fallait s'en séparer. Mouni et moi, nous n'étions pas ignorants de ce qui guettait des Juifs et des communistes et que c'était peut-être le seul moyen de sauver notre enfant." (4). Georges est mis en pension près de la frontière belge, à Boussois, chez une jeune mère de famille privée de son époux, retenu prisonnier. Mouni participa à la prise en charge de l'armement et du renseignement, soit les "problèmes techniques" de la Zone Nord. Estoucha élabora un service de santé.

Mais il apparut que Georges était en danger à Boussois du fait des fréquentations de la matrone de ce foyer provisoire. Réunis exceptionnellement, ses parents l'en retirèrent pour le conduire une quarantaine de kilomètres plus loin, dans un baraquement de La Bassée. Las, le 19 septembre à Somain, le groupe de Mouni se défend avec ses armes mais est néanmoins capturé. Mouni - Jean Waysand sera fusillé à Wambrechies le 15 décembre pour "menées communistes et possession d'armes prohibées".

Le 6 février 1943, Estoucha fut arrêtée par des feldgendarmes en gare de Lille avec de (trop) faux papiers au nom de Jeanne Dubois. Elle avait été donnée par un mouchard. Torturée, mise au secret, confrontée à la trahison, elle quitta finalement la prison de Loos le 1er décembre. S'ouvrirent ensuite les grilles de la prison de St-Gilles à Bruxelles. Puis celles d'Essen. Avant un transfert, pour cause de bombardement, à Mesum. Ensuite Gross-Strehlitz. Kreuzbourg. Et le 1er décembre 1944, Ravensbrück. Matricule : dans les 90.000. 

Georges Waysand précise : "Finalement, du camp je ne sais presque rien, mais je crois en avoir une conscience diffuse, obscure, noire.

Noire, dans les deux sens de l'adjectif. Noire comme ces régions de l'univers où tout ce qui y parvient est englouti pour n'en plus jamais sortir sous quelque forme que ce soit ; noire aussi comme la matière noire, celle qui est manquante, celle qu'on n'a pas su détecter alors que l'on sait, indirectement, qu'elle existe. Le camp, c'est noir dans ces deux sens-là, tout y fut englouti et c'est toute une humanité manquante." (5).

Estoucha et à ses amies se retrouvèrent au Block 32. Un Block NN, Nacht und Nebel : les déportées devaient totalement disparaître.

 

 

 Sur le lac Schwedt (Ravensbrück), fleurs apportées par des élèves françaises en souvenir des déportées (DR)

 

(1) 4e de couverture : Georges Waysand, "Estoucha", Denoël, 1997.

(2) Discours de Georges Weysand lors de la remise du Prix P-V Couturier attribué en 1998 à son récit.

(3) Université Libre de Bruxelles, mais Libre au sens Libre Exaministe du terme.

(4) Page 114.

(5) Page 182.

 

Suite page 149. Mais qu'il soit clair que les successions de silexs qui composent ce résumé, ne représentent jamais que la surface de la plage du récit. Georges Waysand veut et ose arracher des étincelles de ces silexs, eux qui coupent comme autant de silences. Et ces étincelles se métamorphosent en étoiles... 

 

Publié dans Bibliothèque

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