P. 149. Un récit de Georges Waysand (2)

Publié le par Jean-Emile Andreux





Illustration de couverture : "Aixafem al feixisme", 1936, Pere Català i Pic



2. De Ravensbrük à octobre 1994


A Ravensbrück, les blocks 27 à 32 (celui d'Estoucha) formaient un camp à l'intérieur même du camp. Recueilli par Georges Waysand auprès de Colette Cieslak en 1995, son témoignage rappelle que si chaque baraque était initialement prévue pour 400 interné(e)s, 1.200 femmes y étaient finalement entassées.
"La nuit et le brouillard" de cet univers concentrationnaire sont battus en brèche par des figures lumineuses et confinées dans la même captivité qu'Estoucha. Ainsi Colette, l'une des plus jeunes Françaises du camp et qui partagea la même paillasse ; "Maman Jeanne" Desmarais, membre du même réseau FTP qu'Esther ; les deux "comtesses" belges Caro (d'Ursel) et Sarah (d'Alcantara) ; Charlie Jeantet (Carlotta Garcia), autre "ancienne" d'Espagne :
- "Ce fut à Charlie, et à elle seule, qu'Estoucha confia le secret qui lui tenait le plus à coeur : elle avait un enfant caché dans le Nord, en France.
Si, beaucoup plus tard, elle insistait tant pour me parler de Charlie que je crois n'avoir jamais connue, c'était, encore et toujours, pour me convaincre, où qu'on soit et quelles que soient les conditions, qu'on pouvait lutter, y compris au camp. Ce camp qui l'habitait tant et dont elle parlait peu..."
(1)

Mise au kommando de "récupération" : le triage des pillages allemands entassés dans des wagons venant de l'Est, Estoucha dissimula un jour des ventrières sous son manteau loqueteux. Mais au retour du kommando, les SS procèdent à une fouille. Pour tout "vol" : c'est la mort par pendaison ! Les dernières phrases rédigées par elle-même sur sa déportation, rappellent ces instants où tout faillit basculer : "La fouille se faisait près de la sortie du hall, au-delà de laquelle il y avait six ou huit marches. Mon tour est arrivé et là je me suis sentie brusquement attrapée par la peau du cou et lancée en bas des marches. C'est la sentinelle allemande qui a précipité les choses. Pourquoi ? Encore aujourd'hui je ne trouve pas de réponse." (2)

En réaction à l'avancée des troupes soviétiques, femmes NN et Tziganes furent transférées en wagons à bestiaux de Ravensbrück à Mauthausen, soit du Nord de Berlin à l'Ouest de Vienne. 4 jours et 5 nuits au début mars 1945. Avant 6 km à pied dans la neige pour aboutir à Mauthausen, avec des coups de feu ponctant la mort de silhouettes trop exténuées pour avancer encore d'un pas. Georges Waysand : "De toute cette période Estoucha ne me dit jamais mot. De l'humiliation et de la misère, des épidémies, de la déchéance où les SS voulaient les enfoncer avant qu'elles meurent, elle n'a rien ajouté à ce que, à petites doses, elle m'avait dit à propos de Ravensbrück. Le camp c'était le camp." (3)

 

Mauthausen

 

Fin avril 1945, tout bascule. Des camions de la Croix-Rouge vont arracher des déportées à leur sort programmé de NN et les transporter jusqu'en Suisse. Et Charlie de murmurer à Estoucha : "Tu sais, nous allons rentrer, mais personne ne nous attend." Non seulement ne pas les attendre, mais de plus les craindre comme des pestiférées. Avec force aspersions de DDT, des douches glacées et des désinfections humiliantes. Sans compter le public suisse qui vint les regarder comme des curiosités de foire.

Annemasse. Annecy. Par un appel téléphonique donné à La Bassée, Estoucha reçoit des nouvelles rassurantes de son fils. Mais elle apprend brutalement que Mouni a été fusillé, lui qu'elle espérait toujours en vie. Paris et le Lutétia : "Il y a aussi des agents de police parmi lesquels des déportées communistes parisiennes reconnurent ceux-là mêmes qui les avaient arrêtées et qui, sans gêne aucune, étaient de service au Lutétia, comme si de rien n'était. Estoucha ajoutait aussi qu'on n'avait rien trouvé de mieux pour les nourrir que des haricots rouges qui rendirent plus d'une malade. C'était le 1er mai..." (4)

La fin du nazisme ne signifia pas pour autant la fin des files et des paperasseries à subir pour d'interminables démarches administratives, policières et autres : difficile de parler d'un retour heureux à une "vie normale"... En octobre 1946, Estoucha décrocha à l'ULB (où elle avait été réellement soutenue comme rescapée des camps) son diplôme de docteur en médecine. Sans pour autant pouvoir exercer son art de guérir en France, faute de posséder la nationalité française. Sa demande de naturalisation remonte à décembre 1946. Elle y précisait : "J'ai subi des mauvais traitements, 26 interrogatoires, 10 mois de secret à la prison de Loos, je n'ai jamais donné ni nom, ni adresse des patriotes, ni dit quoi que ce soit qui aurait pu nuire au Mouvement de libération nationale. Rentrée de captivité j'ai été homologuée Lieutenant Médecin et décorée de la Croix de guerre avec étoile d'argent. Je suis actuellement docteur en médecine, je voudrais bien transformer mon diplôme en diplôme d'Etat." (5) Malgré quoi, cette naturalisation ne lui fut accordée qu'en 1950, avec une attente prolongée jusqu'en 1954 avant que les craintes ne laissent place aux certitudes. Malgré quoi il fut ensuite question de lui retirer cette nationalité pour cause d'activités politiques supposées "subversives" (traduction : pour sa fidélité au communisme).

Les années d'après-guerre la virent construire son rôle de mère de Georges et être reconnue progressivement comme telle par celui-ci. Pour tenir jusqu'à sa naturalisation si lente, elle devint permanente du PCF. Ainsi rédigea-t-elle par exemple et sur ordre une enquête portant sur la résistance dans le Nord et dans le Pas-de-Calais. Ce texte, elle le retrouva in extenso... dans "Les Communistes" d'Aragon ! En mai 1955, Jeanne-Estoucha présenta sa thèse : "Les données actuelles du saturnisme, son diagnostic et son traitement." Reçue enfin docteur en médecine, elle obtint en juin 1957 une attestation d'études complémentaires en pédiatrie et en puériculture. En mars 1958, elle ouvrit un cabinet médical à Malakoff avant d'être nommée médecin chef du nouveau dispensaire de Châtillon-sous-Bagneux (1961). Dès 1963, ce dispensaire s'élargit à des consultations "orthogéniques" préfigurant un centre de planning familial ouvert sur place en 1977.

Lire au fil de ce récit sa vie de médecin et de femme engagée en politique, apporte des lumières sur les grandes secousses de l'époque : les crises conduisant aux remises en cause puis à l'effondrement du communisme, la montée du gaullisme, Mai 1968, l'arrivée d'une gauche au pouvoir en 1981 etc. Estoucha, deux fois grand-mère, finit par connaître enfin des années heureuses : "... elle pouvait mesurer le chemin parcouru, se sentir entourée tout en continuant à travailler. Ce furent sans doute des années sans trop de peines, mais je ne sais pas en parler, elles sont trop floues et trop proches, peut-être parce que nous n'étions plus si souvent en tête à tête. Tout doucement, la vie nous séparait, comme dans un bel automne nos relations étaient plus calmes, mais parfois des disputes politiques les traversaient encore. Bref, notre existence était normale, c'est aussi pour cela que je l'évoque si difficilement. Si "les gens normaux ne savent pas que tout est possible" (6), alors il y a une réciproque : ceux qui ont connu l'improbable ne sont pas bien placés pour parler de la vie quotidienne." (7)

La mort l'a foudroyée le 6 octobre 1994. Georges Waysand : "Dans la bibliothèque de sa salle à manger, à côté du Radeau de la Méduse, du géographe de Vermeer (9), compas à la main, levant les yeux vers une fenêtre d'où vient la lumière, du pochoir représentant Che Guevara, et d 'un texte de Sartre sur le Vietnam, il y avait les paroles et la musique d'une seule chanson... Die Börgermoer, écrite en 1933 par trois détenus d'un camp portant ce nom : Johan Esser un mineur, Wolfgang Langhoff un poète et Rudi Goguel un musicien. Ce chant s'est répandu, je crois, dans tous les pays d'Europe où il y a eu des camps. Nous le connaissons en français sous le nom de Chant des marais ; c'est celui de tous les déportés.

J'ai essayé d'obtenir qu'un violoniste juif vienne le jouer au cimetière, cela n'a matériellement pas été possible. Après avoir dit un texte qui a donné naissance à ce livre j'ai voulu en lire les couplets. Je n'ai pas pu aller plus loin que la fin du premier :

"Loin dans l'infini s'étendent...De grands prés marécageux..Pas un seul oiseau ne chante...Sur les arbres secs et creux..." (8)

 

(1) : p. 211

(2) : p. 213

(3) : p. 241

(4) : pp. 254-255

(5) : p. 271

(6) : David Rousset, préface au "Système totalitaire", Hannah Arendt.

(7) : p. 397

(8) : p. 420

(9) : Le géographe de Vermeer

 

 "Dans la bibliothèque de sa salle à manger..." (p. 420)

 

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