P. 151. Les Ardennes dans les Rapports de Vichy

Publié le par Jean-Emile Andreux

Ce qui remonta officiellement des Ardennes jusqu'à Pétain sous l'occupation.

 

 Maréchal, le voilà...

 

Entre le 31 juillet 1940 et août 1944, 56 synthèses des Rapports mensuels des préfets en zone occupée (1) ont été rédigées pour "MONSIEUR LE MARECHAL DE FRANCE, CHEF DE L'ETAT FRANCAIS" (les majuscules étant de mise). Leur dépouillement apprend que le département des Ardennes n'est mentionné que dans 19 de ces synthèses. Soit dans une proportion de près de 34 %.

 

Selon la nomenclature administrative appliquée dans les synthèses concernées, ces 19 extraits de Rapports relatifs aux Ardennes se répartissent entre 7 têtes de chapitres. Par ordre décroissant, elles se succèdent comme suit :

- Questions économiques et financières,

- Questions administratives,

- Zone occupée,

- Etat de l'opinion,

- Propagande et information

- Rapports avec les autorités d'occupation,

- Questions sociales.

Avec certes des interférences entre ces chapitres mais l'inévitable rigidité des Rapports a été respectée. Il est remarquable que les deux extrêmes relèvent d'une part du chaos économique puis de l'exploitation à outrance (y compris la collaboration) qui marquèrent l'occupation et d'autre part des préoccupations sociales stigmatisées par un régime se voulant aussi une revanche sur le Front populaire.

 

Au nombre des sujets évoqués avec le plus d'insistance, se détachent :

- l'agriculture, 7 mentions ; 

- l'Ostland-WOL, 6 ; 

- les réorganisations administratives, 5 ; 

- le communisme ainsi que les moyens de communication, sont eux évoqués à 4 reprises.

Ces sujets correspondent aux réalités d'un département de moins en moins industrialisé mais soumis à une tentative de colonisation agricole rappelant celle de la Pologne. Avec dans ces Rapports, une sur-représentation du communisme et de ses adhérents ou sympathisants. En effet, seul un autre parti politique, le PPF (2), figurera dans ces synthèses tandis que les actes de résistance évoqués se trouveront systématiquement liés au seul communisme.

Ces simples relevés apprennent ou confirment que les Ardennes n'ont jamais été l'objet d'une attention prioritaire de Vichy, au contraire par exemple des départements du Nord. Entre le 31 juillet 1940 et février 1944, ces relevés ne donnent en conséquence qu'une vision très pointilliste d'un département (dé)laissé dans sa marge. Cet examen des Rapports n'apporte donc qu'une photographie relativement floue de l'occupation telle quelle fut couchée sur papier par la préfecture de Mézières. Mais aucun document n'est superflu, surtout dans un contexte aussi démuni.

 

Avant tout autre commentaire, il importe de préciser après les chapitres et les sujets des synthèses, une répartition plus affinée des mentions relevées quant aux Ardennes dans les 19 Rapports :

- Etat de l'opinion : 6 dont

Pétain : 1

PPF : 1

- Propagande et information : 3

Madagascar : 1 {vous avez bien lu : propagande dans les Ardennes sur les événements liés au FFL}

radio : 1

tracts-affiches : 1

- Questions administratives : 14

communisme : 4

coordinations, réorganisations administratives : 5

gendarmerie : 1

police : 1

réfugiés : 3

- Questions économiques et financières : 22

agriculture : 7

communications, SNCF : 4

contrôles : 1

destructions, reconstructions : 2

douanes : 2

impôts : 1

production industrielle :1

ravitaillement : 2

salaires : 2

- Questions sociales : 1

assistance sociale, hygiène : 1

- Rapports avec les autorités d'occupation : 3 dont

atteintes au patrimoine français : 1

- Zone occupée : 11

ligne de démarcation : 1

personnel administratif et police : 1

situation d'ensemble : 2

Ostland , WOL : 6

Organisation Todt : 1

 

Restait un choix méthodologique à retenir pour la présentation de ce relevé. Soit s'en remettre par exemple à l'ordre alphabétique des têtes de chapitre. Soit encore respecter une quantification (croissante ou non) des citations. Il a été préféré s'en tenir à un classement chronologique des rédactions des Rapports. Pour en prendre connaissance au fur et à mesure de leur remise à Vichy. Et ainsi respecter la progression de la connaissance des besoins, des problèmes et des réactions des préfets se succédant sous Vichy dans le département.

Les citations originales figurent en caractères italiques Arial pour éviter toute confusion avec les commentaires et les notes, imprimés eux en Verdana.

 

1. 31 Juillet 1940

"L'AMBASSADEUR DE FRANCE, Délégué Général du Gouvernement Français dans les territoires occupés

A MONSIEUR LE MARECHAL DE FRANCE, CHEF DE L'ETAT FRANCAIS

V - QUESTIONS ADMINISTRATIVES

4°- Réfugiés

Les autorités allemandes ont fait connaître le 28 juillet, que « tous les réfugiés, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, sont autorisés à rentrer en territoires occupés dans toutes zones, à l'exception des zones Nord, au nord de la Somme, et zone Est, sur présentation de carte d'identité ou passeport, avec photo, indiquant leur résidence habituelle et leur profession »." (3)

Par zone "Nord", il faut comprendre celle rattachée au Haut commandement militaire allemand de Bruxelles. Donc par exemple Lille (4) et en aucun cas les Ardennes.
Par contre, la zone "Est" se trouve alors délimitée par une "ligne Hitler" (qualifiée aussi de ligne "noire") ponctuée par les villes de Mézières, de Saint-Dizier, de Chaumont et de Dôle. Soit les départements des Ardennes mais aussi ceux de l'Aisne, de la Meuse et de la Meurthe-et-Moselle. En fait, une tentative de reconstruction d'une Lotharingie (5) mythique mais si chère, par exemple, au collaborateur majeur et belge que fut Léon Degrelle (6) rêvant d'y trôner. Degrelle se considérait comme un fils "spirituel" d'Adolf Hitler.

L'essentiel, dans cette note, réside dans cette interdiction faite aux Ardennais de réintégrer librement leur département après l'exode forcé que la IIIe République avait prévu en cas de nouvelle invasion allemande. La Vendée représentait le terme fixé pour cet exode. Plus d'un témoignage confirme que l'accueil n'y fut pas toujours des plus chaleureux mais au contraire ponctué de "Voilà les Boches du Nord"... en évoquant des Ardennais déjà assez malheureux de subir un exil angoissant ! (7)

 

Notes : 

(1) "La France dans la Deuxième Guerre mondiale. Edition des rapports du Militärbefehlshaber Frankreich et des Synthèses des rapports des préfets, 1940-1944". Institut d'Histoire du temps présent. htpp://www.ihtp.cnrs.fr/prefets/

(2) Parti Populaire Français. Fondé en 1937 pour répondre à la dissolution des ligues anti-démocratiques par le Front populaire en 1936. A pu compter sur les apports de personnalités d'extrême droite telles qu'Abel Bonnard, Alexis Carel, Paul Chak et Pierre Drieu La Rochelle. A disputé sous l'occupation la palme du parti le plus collaborateur au Francisme de Marcel Bucard et au Rassemblement National Populaire de Marcel Déat. Embarqué peu glorieusement dans les malles de l'armée allemande en débandade. Son chef, Joseph Doriot, trouva la mort en février 1945 dans une voiture mitraillée par un avion allié.

(3) Source : AJ41/397.

(4) En conséquence, les juifs raflés dans cette zone rattachée à Bruxelles seront transférés à la Kazerne Dossin de Malines ( le "Drancy" de Belgique) avant leur déportation sur Auschwitz.

(5) En 855, Lothaire Ier partagea ses terres entre Louis, son fils aîné recevant l'équivalent de l'Allemagne et de l'Italie ; Charles, son cadet devenant suzerain de la Provence et Lothaire II dont les territoires s'étendaient entre Rhin et Meuse (origine du nom "Lorraine"). Le lendemain de la mort de ce dernier, le 9 août 870, Louis le Germanique et Charles le Chauve se partagèrent cette Lotharingie de Lothaire II.

(6) Léon Degrelle (1906 - 1994). Fondateur et chef charismatique du parti francophone "Rex", se présentant aux élections belges de 1936 dans la mouvance du fascisme et du nazisme pour compter alors 21 députés. Sous l'occupation, créa en juin 1941 la Légion wallonne qui devint une division de la Waffen SS. Degrelle porta l'uniforme de général de brigade SS. Après l'effondrement de l'hitlérisme, a coulé des jours protégés en Espagne franquiste. Il échappa ainsi à une condamnation à mort prononcée par contumace en 1946.

(7) Témoignages recueillis aux Mazures dans le cadre des recherches sur le Judenlager. Ainsi Mireille Colet-Doé, ancienne institutrice et Marguerite Henin, les 6 août 2002 et 20 octobre 2003.

 

Pas de reproduction sauf autorisation de l'auteur.

 

Publié dans Ardennes

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P. Lecler 13/06/2007 07:57

Sur bien des points, et particulièrement ce qui touche à l'opinion publique et à l'information, ces synthèses des rapports préfectoraux relevent de l'histoire des représentations (comment les fonctionnaires de Vichy voyaient la France et les Français), et on ne peut s'y fier pour écrire une histoire "objective", comme vous l'aviez relevé avec la persécution ds juifs.On peut aussi noter que ces rapports sont des synthèses établies à partir d'autres synthèses (celles des préfets), qui sont elles-mêmes rédigées à partir des synthèses des rapports de la police... A un tel degrè d'épuration de l'information (involontaire, mais parfois, et je l'ai vérifié, volontaire) on ne peut s'étonner de ne percevoir de la réalité qu'un faible et lointain écho...