P. 153. Les Ardennes dans les Rapports de Vichy (2)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Les Ardennes dans les trois Rapports de synthèse soumis à Pétain en août et en septembre 1940.

 

 

 "Nous, Philippe Pétain, maréchal de France, prenons les fonctions de chef de l'Etat..."

(Acte constitutionnel provisoire n° 1)

 

 

2. 9 Août 1940

"L'AMBASSADEUR DE FRANCE, DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS DANS LES TERRITOIRES OCCUPÉS, à MONSIEUR LE MARÉCHAL DE FRANCE, CHEF DE L'ÉTAT (Secrétariat général).

III . QUESTIONS ADMINISTRATIVES

Coordination des services Publics

1°- Réunion des Préfets

Comme je vous l'ai indiqué dans mon dernier rapport, les autorités allemandes avaient convoqué pour le 6 août, à Saint-Germain-en-Laye, les Préfets d'un certain nombre de départements sans que j'en eusse été informé et sans que j'eusse été prié de me faire représenter à cette réunion.

À la suite de mon intervention, le Délégué allemand avait reconnu que la procédure employée était « discutable » et que la réunion serait décommandée.

Cette réunion a eu lieu cependant, sous la présidence du Général SCHRADER (8). 15 préfets administrant les départements de la zone A (des Ardennes au Finistère), étaient présents, "doublés" de 15 généraux ou colonels commandant les « feldkommandanturen ».

La réunion qui s'est déroulée dans une atmosphère très courtoise, a eu pour but essentiel de communiquer aux intéressés une déclaration du Général SCHRADER, nommant un « agent de coordination » pour toute la zone A en la personne du Préfet de l'Orne, M. AMADE. Ce dernier a déclaré qu'il ne pourrait accepter ces fonctions que sous réserve de ratification par Monsieur le Ministre de l'Intérieur." (9)

 

 

Nous n'en sommes pas réduits à lire entre les lignes. Le mépris de l'occupant et la perte de dignité doublée d'impuissance même pas indignée des interlocuteurs français, transpirent de ce Rapport. Un général allemand claque des doigts. Contrôlés individuellement et directement par les officiers à la tête des Feldkommandanturen respectives, 15 préfets sont pratiquement réquisitionnés. Mais, selon l'ambassadeur de France, la rencontre participe de cette "courtoisie" tant vantée par la propagande allemande sur les affiches de l'époque.

Le préfet Amade (10) se retrouve désigné comme "coordinateur" français sans même que Vichy n'ait été consulté. En bon fonctionnaire, il s'en réfère néanmoins à son supérieur, le Ministre de l'Intérieur. A noter que ce préfet eut en charge les Ardennes en 1936 mais pas plus que quelques semaines. Quant aux Feldkommandanturen, elles assuraient le contrôle de l'administration. Elles possédaient des pouvoirs de justice sur les troupes et les services relevant d'elles, ainsi que sur les populations civiles dans la mesure où celles-ci ne respecteraient pas toutes les ordonnances allemandes. Concrètement, les Feldkommandanturen assuraient les responsabilités de la sécurité.

 

3. 13 Août 1940

"B - COMMUNICATIONS

b) Exploitation des chemins de fer en zone occupée

3° - Transport des civils, femmes et enfants allemands vers les différentes régions de la France occupée. Des logements inoccupés ou partiellement occupés sont réquisitionnés pour recevoir ces femmes et enfants. Le prétexte invoqué serait la mise à l'abri des bombardements effectués par les avions anglais. Il est permis de penser que le motif réel est le désir de faire profiter les populations civiles allemandes des facilités de ravitaillement qui sont, en France, plus grandes qu'en Allemagne." (11)

 

Ces arrivées de civils allemands constituent les premiers signes de la tentative de colonisation agricole que va développer l'Ostland : la Société agricole d'Allemagne de l'Est (12). L'Ostland se fixa à Paris avec cinq filiales détachées à Amiens, à Lens, à Mézières, à Nancy et à Dijon.

La tactique adoptée par l'occupant se décompose en quatre séquences :

- D'abord l'interdiction faite aux Ardennais partis en exode, de se rapatrier en franchissant les limites de la zone prévue pour les colonies agricoles (l'Aisne servant de ligne de démarcation). 

- Parallèlement, l'envoi massif en Allemagne des prisonniers de guerre, y compris des Ardennais.

- Puis constat d'abandon de fermes et de terres.

- En conséquence, l'implantation de ces civils allemands comme ce fut le cas, mais bien plus massivement, en Pologne.

 

4. 16 Septembre 1940

"QUESTIONS ADMINISTRATIVES

5 . REFUGIES

Il a été de nouveau précisé aux Préfets qu'ils doivent s'opposer par tous les moyens en leur pouvoir au départ des personnes originaires des zones réservées du Nord et de l'Est qui sont réfugiées dans leur département. Il conviendrait d'ailleurs d'apporter dans la pratique des atténuations à ces prescriptions d'un caractère trop absolu ; des renseignements dignes de foi m'autorisent à penser qu'en fait, des retours assez nombreux ont eu lieu dans la zone réservée. Il serait donc désirable que M. le Ministre Secrétaire d'État à l'Intérieur indiquât officieusement aux Préfets que les instructions susvisées ne concernent strictement que les personnes auxquelles leur situation sociale, leur âge, le nombre de leurs enfants ou d'autres considérations analogues, font une obligation d'attendre un assouplissement des interdictions demeurant en principe en vigueur.

 

QUESTIONS ECONOMIQUES ET FINANCIERES

5 . SUPPRESSION DU CORDON DOUANIER DU PAS-DE-CALAIS

Les services des douanes français ont ainsi été remis en place tout le long de la frontière Belge, de la mer au Luxembourg. Cependant le nombre très faible des Agents qui ont pu retourner dans les Ardennes, entrave en fait l'exécution du service de ce département." (13)

 

 

L'exode des réfugiés - volontaires ou forcés - remonte à près de cinq mois déjà. Le langage alambiqué du Rapport ne dissimule point que la lassitude, le statut d'assistés et la nostalgie de la terre (ardennaise) aidant, des retours se succèdent. Ils se déroulent forcément dans la clandestinité puisque les régions concernées forment une "zone réservée". Mais de fait interdite à ses propres autochtones.

Une ambiguïté certaine imprègne ce point 5 de la synthèse du 16 septembre 1940. Il conviendrait à la fois de s'opposer aux départs mais de filtrer officieusement (et arbitrairement) les interdictions pour laisser passer entre les mailles des personnes dont "la situation sociale" est supposée favorable, dans la force de "l'âge", dont les familles ne sont point nombreuses... et "autres considérations" qui entretiennent un flou peu rigoureux. Ceci tient plutôt du bricolage administratif mais traduit une impuissance à enrayer l'obstination des Ardennais dans leur volonté de retrouver leur bercail. Par contre, une des conséquences pratiques des refoulements hors de la "zone réservée" se traduit par l'empêchement de rentrée de douaniers. Voici certes un exemple de "situation sociale", plus exactement professionnelle, qui serait à prendre en compte. D'autant que les rumeurs sur des pillages pratiqués par des Belges dans les Ardennes sont récurrentes.

 

 

NOTES :

(8) Rudolph Schrader (1890 - 1945). Débuta sa carrière militaire comme lieutenant en 1910. Général major lorsqu'il est cité dans ce Rapport.

(9) Source : AJ41/397.

(10) Paul Amade (1879-1967). Licencié en droit et ancien élève de l'École Libre des Sciences Politiques. Débuta en 1908 une carrière administrative qui en fit successivement le préfet de l'Ain, des Basses-Alpes, des Ardennes puis de l'Orne. Fut en outre chargé de mission au Ministère de l'Intérieur sous Chautemps. Mis à la retraite le 10 novembre 1940. Ce qui souligne l'inanité de la réunion du 6 août 1940.

(11) Source : AJ41/397.

(12) Ostdeutsche Landbewirstschaftung-gesellschaft, en abrégé : Ostland. Cette Société agricole prendra, en juin 1941, l'appellation de Landbewirstschaftrungs-gesellschaft, Service de l'agriculture. En 1942, elle deviendra le Reichsland.

(13) Source : AJ41/397.

 

Pas de reproduction sans autorisation de l'auteur. 

 

 

Publié dans Ardennes

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