P. 155. Les Ardennes dans les Rapports de Vichy (3)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Les Ardennes dans les Rapports de synthèse soumis à Pétain en octobre et en décembre 1940.

 

 

 

Montoire, 24 octobre 1940 : Pétain scelle la collaboration avec l'Allemagne nazie (DR)

 

 

5. 28 octobre 1940

"VI - QUESTIONS ADMINISTRATIVES

B - REFUGIES

Il semble que des « infiltrations » se soient continuées dans la zone Nord-Est quoique lentement et contrariées parfois par des refoulements individuels. C'est ainsi que le Préfet des Ardennes signale que le chiffre de la population de son département a doublé entre le 1er septembre et le 15 octobre, passant de 30 000 à 60 000. Il s'agit cependant d'un département dont l'accès est plus sévèrement gardé encore que celui du département du Nord.

Le 18 octobre, le Préfet MARLIER (14), délégué spécial pour les réfugiés, m'a fait connaître que l'Administration militaire allemande autorise désormais le franchissement de la ligne Nord-Est par des familles dont le chef se trouve déjà en zone interdite ; cette autorisation n'exclurait pas le département des Ardennes.

E - GENDARMERIE

De nouveaux casernements libérés ont permis la réinstallation de plusieurs brigades de gendarmerie, notamment à Rocroi et Givet.

La libération du sous-lieutenant DURIEZ, commandant la Section de Gendarmerie de Vouziers (Ardennes), pris comme otage, n'est pas encore intervenue malgré les démarches pressantes de la section de gendarmerie française et malgré les ordres donnés par le Chef de l'Administration militaire en France à la Kommandantur de Vouziers." (15)

 

Non seulement les retours dans les Ardennes s'effectuent-ils en dépit des interdictions, mais encore s'accentuent-ils inexorablement. Plus le temps s'écoule depuis l'exode et plus s'affirme la volonté d'Ardennais déterminés à braver des mesures d'écartement loin de leur département.

Ce Rapport contient une donnée particulièrement précieuse. Selon ce document administratif, en un mois et demi, près de 30.000 Ardennais ont donc clandestinement retrouvé leur département. Eu égard à la frilosité de chiffres officiels, ces 30.000 retours pourraient ne constituer que la fourchette d'estimation la plus basse...

Reste que les Ardennes étaient - sur le plan humain au moins - quasi exangues aux lendemains de l'armistice. L'occupant n'eut de cesse de profiter de cette situation de faiblesse générale, pour l'accentuer, l'exploiter en gardant vide autant que faire se pouvait, l'espace ardennais afin de le transformer en colonie germanisée. Néanmoins, les familles séparées pourraient-elles se reconstituer si l'homme a précédé femme et enfant(s). Le deuxième volet du tryptique vichyste en sortirait moins malmené : "travail - famille - patrie". Et si le black-out avait régné sur les Rapports précédents à propos de prises d'otages, voici le sujet enfin évoqué pour la première fois. Il est vrai que l'occupant avait choisi un gradé de gendarmerie. La paix allemande ne règne donc pas totalement selon les voeux de la propagande. Mais si un coin du voile jeté pudiquement sur ces otages est soulevé, aucune précision ne permet d'en apprécier les causes et le contexte.

 

6. DECEMBRE 1940

"I . L'État de l'opinion

Mais il faut bien aussi noter pour être franc que, là où la poigne du vainqueur est particulièrement pesante, d'autres sentiments apparaissent : ils ne sont pas beaux et trahissent la faiblesse de l'humanité.

Ainsi, dans ce malheureux département des Ardennes (...), le Préfet (16) écrit ce qui suit : « ce qui caractérise les rapports avec l'occupant, c'est une sorte d'indifférence amorphe du côté français avec une tendance à l'empressement servile dès que se manifeste la moindre pression. La préoccupation essentielle du Français moyen des villes est tournée vers le ravitaillement ». Il appelle cette attitude la politique du «panier à provisions » et note que, si l'on espère la victoire anglaise, c'est sans envisager la moindre participation française.

Cet égoïsme, et cette lutte avec les nécessités de la vie ne sont pas réservés aux seuls Ardennais ; en de nombreux autres départements, on déplore ce reliquat d'habitudes à peines perdues, qui ne céderont que devant le sentiment retrouvé de la communauté nationale et des devoirs qui en découlent. Il est vrai que la souffrance excuse ici ce qui est intolérable dans bien d?autres régions relativement heureuses.

Aux dires de plusieurs préfets de la zone interdite, cette sensation d'isolement serait certainement atténuée par quelques paroles prononcées par le Maréchal au cours d'une allocution radiodiffusée."

 

II . Les événements saillants en zone occupée

Pour terminer, encore un fait - déjà signalé - et qui mérite qu'on s'y arrête encore.

Il s'agit de l'activité allemande dans certaines fermes de la zone interdite. Les précisions suivantes sont données dans les Ardennes :

« Les chefs de culture allemands qui s'y installent appartiennent à la W/O/L (Wirtschaft-ober-leitung) (17) qui paraît échapper au contrôle de l'Armée.

Installés en maîtres dans les campagnes, ils procèdent à des réquisitions abusives, défrichent des champs sans tenir compte de leur bornage, condamnent les paysans à des travaux non rémunérés, mènent la charrue sur les terres déjà enclavées, considérant comme leur propriété personnelle une récolte et un détail dont le paysan pouvait encore espérer tirer quelque profit ».

Note : Aux protestations formulées à Wiesbaden à la suite de ces faits, il vient d'être répondu ce qui suit :

« Le retour de la population civile en zone interdite est défendu à part quelques exceptions. Comme le sait la Délégation Française auprès de la Commission Allemande d'Armistice cette mesure a été rendue nécessaire par la poursuite de la guerre contre l'Angleterre.

Étant donné l'importance de la production agricole en zone interdite pour l'alimentation de l'armée d'occupation et de la population civile française, on ne peut pas prendre la responsabilité de laisser en friche de grandes étendues de bonnes terres arables. Une société agricole allemande a donc été chargée selon l'instruction du chef de l'Administration Militaire en France, de faire exploiter par fidéicommis les terres abandonnées.

Dans la mesure où sont en cause des agriculteurs français rentrés chez eux et réclamant la remise de leurs biens, il ne peut s'agir que de ceux rentrés illégalement en zone interdite. »"

 

 

Les synthèses débutent systématiquement par une évocation de "l'état de l'opinion". Fallait-il que le rédacteur de décembre 1940, soit sensible à ce "malheureux département", pour décider de mettre en exergue les Ardennes, en leur réservant une mise en valeur exceptionnelle pour l'ensemble des 56 synthèses. Mais restant néanmois prudent, il se retranche derrière une citation directe qui se résume dans la formule du "panier à provisions". La faim l'emporterait sur la dignité. Avec au détour d'une phrase, le souhait vite esquivé d'une victoire anglaise (en décembre 1940, cette façon de relever déjà la tête mérite d'être soulignée).

Quant aux méfaits de la WOL, leur description va crescendo de synthèse en synthèse. Et se précise.

Les dépossessions vont toucher non moins de 380 communes dont 17 totalement accaparées par l'Ostland sur les 503 communes que compte le département des Ardennes. La surface totale saisie au profit des colonies de la WOL finira d'ailleurs par atteindre à 110.831 ha en 1942 (18).

Les Ardennes constituent une sorte de grenier à nourriture confisqué au profit de l'occupant et de ses armées. La "guerre contre l'Angleterre" leur sert de prétexte facile pour frapper ce département en particulier ! Ce recours à un argument militaire intouchable masque mal une mauvaise foi totale.

 

Notes :

(14) Louis Florentin Marlier (1877-1958), exerça la fonction de préfet de 1914 à 1937. Vichy le sortit de la retraite pour le nommer délégué spécial pour les réfugiés.

(15) Source : AJ41/397.

(16) De 1936 à 1941, la préfecture des Ardennes ne connut qu'un seul titulaire, E. Pascal.

(17) Dans les zones occupées françaises, la Wirtsaftoberleitung (WOL) est la direction générale de l'agriculture. 170.000 hectares vont passer sous sa coupe, dont plus de 60% se situent dans les seules Ardennes.

(18) G. Rastel, préfet des Ardennes à la libération, "La tentative de germanisation des Ardennes", fascicule, 8 avril 1945.

 

Pas de reproduction sans autorisation de l'auteur. 

 

Publié dans Ardennes

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p.lecler 25/06/2007 17:38

Je signale aussi que le premier sous-préfet de Vouziers sous l'Occupation, Pierre Auber, publia en 1991 Les Ardennes sous la botte allemande, où il recopia quasi-intégralement les rapports des préfets des Ardennes de 40 à 44. Sans prendre aucun recul  par rapport à ces textes administratifs, sans croiser ces documents avec d'autres sur les sujets qu'ils évoquent, et sans malheureusement aucun esprit critique. Ce qui limite forcément son intérêt...

Jean-Emile Andreux 25/06/2007 21:36

Merci pour ces précisions. La publication de ce sous-préfet, je l'ai offerte à Jacques LEVY, président pour les Ardennes des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la déportation. En lui précisant toutes les limites d'un tel ouvrage.
J-E A
 

p.lecler 25/06/2007 17:25

Le lieutenant Duriez, ainsi que l'archiprêtre, le maire de Vouziers et trois notables (ces derniers rapidement libérés), furent arrêtés comme otages en septembre 1940 parce qu'un médecin major avait essuyé des coups de feu tirés par des inconnus. La même situation est connue pour Rocroi à la même période, ainsi que dans la pointe de Givet. Premiers signes de résistance de la population ou actes isolés de soldats français isolés et coupés de leur commandement ?Fin 40 va voir débuter les  premiers sabotages, et les premières arrestations.