P. 156. Les Ardennes dans les Rapports de Vichy (4)

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

Les Ardennes dans les Rapports de synthèse soumis à Pétain en décembre 1940 et en avril 1941.

 

 Le Pétain messianique de la propagande de Vichy (DR)

 

7. Synthèse zone occupée 6 décembre 1940

 

- "QUESTIONS GENERALES

A . SITUATION D'ENSEMBLE DANS LA ZONE OCCUPEE

Une place à part doit être faite dans cet exposé aux territoires de la zone réservée. Si une forte proportion de la population a pu y rentrer en dépit des interdictions prononcées, les fonctionnaires n'ont rejoint dans l'ensemble qu'en nombre très réduit. Toutes les démarches faites pour leur accorder des laissez-passer par l'autorité allemande se heurtent à une opposition formelle.

L'Administration française ne peut par suite dans ces territoires suffire à la tâche qui s'impose, d'où une emprise plus forte que dans les autres régions de la France des autorités allemandes et exigences plus lourdes.

 

C . ATTITUDE DES AUTORITES ALLEMANDES

d) Atteinte au patrimoine français

Une nouvelle inquiétante est parvenue concernant le département des Ardennes. Les autorités allemandes auraient l'intention de transformer la partie sud de ce département en vaste champ d'exercice destiné à l'entraînement au tir des unités d'aviation. La surface devant être ainsi transformée en terrain militaire engloberait le territoire d'environ 100 communes, dont la moitié environ n'a pas subi de destruction au cours des opérations dernières.

La Délégation a effectué une démarche pour obtenir confirmation de ces renseignements (19) et attirer l'attention des autorités allemandes sur les pénibles conséquences d'ordre moral aussi bien que matériel que comporterait la réalisation d'un tel projet.

 

QUESTIONS TECHNIQUES

D . QUESTIONS ADMINISTRATIVES

c) Personnel administratif et police en zone occupée

J'ai signalé au début de ce rapport le caractère grave que présentait pour les départements de la zone interdite l'absence d'une très forte proportion des fonctionnaires de ces départements." (20)

 

 

Conséquence inattendue mais finalement logique de la ligne de démarcation : des Ardennais sans cesse plus nombreux la franchissent, motivés qu'ils sont par la nécessité vitale de retrouver leurs biens. Ceci en toute clandestinité "obligée". Les fonctionnaires, eux, tenus de respecter les ordonnances et de se plier aux obligations administratives, se retrouvent bloqués. A la merci du mauvais vouloir des forces d'occupation qui persistent et signent dans leur volonté de transformer le département en leur propre réserve agricole.

A noter que la notion de zone "réservée" est remplacée par celle de zone "interdite". Elle correspond plus exactement aux réalités ardennaises et restera l'appellation qui, même après-guerre, résumera le mieux cette spécificité douloureuse. De plus, la main-mise de la WOL est devenue au fil des synthèses, une complainte récurrente.

Mais voici qu'émerge un sujet ne semblant guère avoir été gardé en mémoire dans les Ardennes. A savoir ce projet de mise à disposition de la Luftwaffe de pas moins de 120.000 hectares. Ceux-ci seraient reconvertis, pour la circonstance, en champs de tirs.

Une telle superficie concernait 130 communes à vider de leurs 7.000 habitants officiels (35.000 avant l'établissement de la zone dite "interdite"). Le préfet des Ardennes avait été prévenu de la date butoir du 1er janvier 1941, date retenue pour la mise en application de ce projet. Aucune précision géographique ne figure dans la synthèse. Mais la Luftwaffe s'implante effectivement à Dricourt (21). Elle y fixera une antenne d'écoutes et de transmissions (sur le territoire de la commune de Pauvres entre Rethel et Mazagran).

 

Après cette synthèse du 6 décembre 1940, les Ardennes sont absentes des suivantes, soit les synthèses des 14 janvier 1941, 18 février et 24 mars. Les consultations ne peuvent reprendre qu'à partir d'avril 1941.

 

8. Analyse des rapports des préfets parvenus du 10 au 25 avril 1941

 

"V. Rapports avec les autorités d'occupation.

Le Préfet des Ardennes insiste sur l'intérêt qu'il y aurait à fusionner en une seule commune les trois villes de Mézières, Charleville et Mohon, ainsi que deux autres petites localités limitrophes. Cette mesure, depuis longtemps réclamée et dont la réalisation était surtout entravée par des résistances locales, présente des avantages évidents et il serait heureux qu'on pût profiter des circonstances actuelles pour la réaliser."

 

II. Questions économiques.

Le manque de pommes de terre se fait sentir d'une manière inquiétante dans certaines régions comme les Ardennes. (22)

Le Préfet des Ardennes rappelle, par ailleurs, que l'arrêté du 8 février 1941 qui dégage la responsabilité de la S.N.C.F. pour le transport des marchandises sur la plupart des tronçons de son département entraîne une répercussion fâcheuse sur les conditions d'exécution du ravitaillement et sur le prix des marchandises, denrées et produits. Les négociants se plaignent des retards dans les transports et du pourcentage important des pertes constatées depuis l'application de cet arrêté. Des wagons de légumes et des colis de primeurs dont, en temps normal, le transport demandait 2 à 3 jours, mettent maintenant 7 à 8 jours pour arriver des centres de production aux gares destinataires. Sans doute, la S.N.C.F. a renforcé les mesures de surveillance. Mais jusqu'à ce jour, les dispositions prises paraissent inopérantes.

 

2. Communications.

Le Préfet des Ardennes indique que la voie ferrée directe Paris-Charleville par Reims a pu être remise en circulation au début du mois de mai.

 

3. Destructions. Reconstructions.

On peut noter çà et là quelques améliorations locales. Dans les Ardennes, le nombre des établissements industriels qui ont recommencé à fonctionner est d'environ 170, occupant un total de 8 500 ouvriers. À la suite de pourparlers engagés entre les représentants industriels du département et les autorités allemandes, plusieurs centaines d'ouvriers métallurgistes viennent d'être autorisés à rentrer pour assurer la remise en état des usines de la vallée de la Meuse.

 

III. Questions financières.

Le recouvrement des impôts se poursuit, d'une manière générale, dans des conditions satisfaisantes. Cependant il accuse dans certains départements un fléchissement dû au ralentissement de la vie économique, notamment dans les Ardennes et le Pas-de-Calais.

 

IV. Questions sociales

2. Assistance Sociale - Hygiène.

Le préfet des Ardennes rappelle que les diverses démarches tentées par lui durant ces derniers mois pour l'envoi dans son département de voitures ambulances n'ont pas encore abouti et souligne que la mise à la disposition de son département de ces véhicules présenterait un intérêt urgent pour le transport des malades dans les différents hôpitaux.

 

V. Rapports avec les autorités d'occupation.

Deux fonctionnaires des Ardennes ont été arrêtés les 12 et 28 avril par ordre des autorités d'occupation : M. B., receveur municipal de Mézières et Mme N., receveuse des postes à Douzy, le premier pour avoir déclaré à une femme de ménage travaillant pour l'autorité allemande et qui se plaignait de recevoir un salaire trop bas qu'elle devait adresser sa réclamation aux « Boches » ; la seconde sans qu'aucun motif d'inculpation ait été indiqué.

Dans la zone interdite et particulièrement dans l'Aisne, les Ardennes et la Meurthe-et-Moselle, la Société Ostland continue à étendre son emprise sur les terrains abandonnés ou les exploitations ne lui paraissant pas atteindre des rendements suffisants. Cette situation angoissante, sur laquelle l'attention du Gouvernement a déjà été appelée à maintes reprises, crée une grosse émotion dans la population." (23)

 

Vichy s'imagine plus efficace et se veut plus autoritaire que la démocratie. Ainsi les particularismes entre communes soucieuses de leur indépendance, étaient-ils supposés laisser place à la volonté préfectorale de créer une entité forte à la tête des Ardennes. Au passage, il est remarquable que le mot "résistances" ait été choisi pour stigmatiser les oppositions à une telle fusion.

Mais l'histoire apprend qu'il faudra attendre plus de vingt ans encore. Ce n'est que le 1 octobre 1966 que les communes de Charleville, de Mézières, de Mohon, d'Etion et de Montcy-Saint-Pierre n'en formeront plus qu'une. (24)

Cette synthèse se montre moins frileuse que bien d'autres sur les difficultés de vivre en Ardennes. Problèmes aigus de nourriture, de déplacements, de travail en usine, de soins de santé sont évoqués en filigrane. Avec encore et toujours les colonies agricoles qui engendrent une situation qualifiée d'"angoissante", un adjectif fort sous une plume préfectorale. Il n'empêche que la même plume se réfugie dans l'hypocrisie en expliquant que si l'Ostland tisse sa toile d'araignée, c'est aussi en accaparant des "terrains abandonnés". Sous cet euphémisme administratif, il convient de se rappeler que les propriétaires de ces terres restent désespérément bloqués de l'autre côté de la ligne de démarcation.

Les Ardennes avaient été les premières victimes des guerres de 1870 et de 14-18. Le terme de "Boche" (25) y avait décroché une popularité certes à tout le moins péjorative. A en croire cette synthèse, une seule dénonciation de recours à ce vocabulaire pouvait entraîner l'ire d'un occupant sans doute désireux de donner un exemple de répression supposée exemplaire et dissuasive.

 

NOTES :

(19) En date du 10 décembre 1940, lettre du Président de la Délégation française auprès de la Commission d'armistrice - Waffenstillstandskommission - à Wiesbaden, le général Paul Doyen (1881-1974) à son homologue allemand, le général Carl-Heinrich von Stülpnagel (1886-1944). Le premier finira la guerre à la tête de FFI, le second participera au complot monté contre Hitler la nuit du 20 au 2I juillet 1944 à Paris. Après son échec, ce général sera pendu le 30 août 1944.

(20) Source : AJ41/397.

(21) Ce centre de la Luftwaffe sera "recyclé" en septembre 1944 en camp d'internement pour les collaborateurs et autres personnes poursuivies pour leur conduite (militaire, policière, économique, politique) sous l'occupation. Lire : Philippe Lecler, "Article 75", Pole Position Communication, Artigraph, 2002. Consulter son site : http://ardennetiensferme.over-blog.com.

(22) Les problèmes de ravitaillements en Ardennes ont été évoqués dans le film "Les patates" de Claude Autant-Lara, avec Pierre Perret (1966). L'action se déroule principalement à Bourg-Fidèle.

(23) Rapport signé : Jean-Pierre INGRAND. Source : AN F1a/3705 41-04ZO.

(24) La fusion des communes résulta des efforts conjugués du Préfet Hayem et d'André Lebon, maire de Charleville.

(25) L'étymologie de "boche" ne manque pas de susciter des débats passionnés. Ce mot semble remonter à 1860. Il résulterait d'une fusion entre Al = Allemand et Boche = caboche. Donc : alboche = tête d'Allemand. Alboche perdant ensuite son préfixe...

 

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Publié dans Ardennes

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Philippe 07/07/2007 11:00

Le projet de faire d'une partie du territoire du département un champ d'entrainement pour la Wehrmacht (en gros à l'est d'une ligne Sedan-Vouziers), ainsi que la situation des Ardennes dans cette période, ont été étudiés dans une série d'articles de G. Giuliano publiés dans Terres Ardennaises ("Ardennes, été-automnne 1940, une renaissance difficile" n° 69 à 71).Bonne continuation