P. 159. Les Ardennes dans les Rapports de Vichy (6)

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

 

 Philippe Zec dans le Daily Mirror du 11 octobre 1940 (DR)

Cette caricature à propos de Dakar ne peut donc porter sur les Ardennes et les mois évoqués sur cette page du blog. Néanmoins elle illustre l'impuissance réelle de Pétain et du régime de Vichy. Y compris à protéger les Ardennes des visées colonialistes de l' Ostland.

 

 

Les Ardennes dans les Rapports de synthèse soumis à Pétain pour mai, pour septembre et pour octobre 1941.

 

10. ANALYSE DES RAPPORTS DES PRÉFETs parvenus à la DÉLÉGATION (GÉNÉRALE DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS DANS LES TERRITOIRES OCCUPES) du 15 au 30 mai 1941 au sujet de la situation en zone occupée

 

"I - QUESTIONS ADMINISTRATIVES

Le préfet des Ardennes insiste sur l'intérêt qu'il y aurait à fusionner en une seule commune les trois villes de Mézières, Charleville et Mohon, ainsi que deux autres petites localités limitrophes. Cette mesure, depuis longtemps réclamée et dont la réalisation était surtout entravée par des résistances locales, présente des avantages évidents et il serait heureux qu'on pût profiter des circonstances actuelles pour la réaliser. (28)

RÉUNION A L'HOTEL MAJESTIC (29) 26 mai 1941

CAMPS DE COMMUNISTES EN ZONE INTERDITE

M. INGRAND (30) demande si les Autorités allemandes ne font toujours pas d'objection à la création de camps de communistes en zone interdite.

M. STORZ (31) répond que, jusqu'à présent, aucune décision spéciale n'a été prise à ce sujet. Les Autorités allemandes ne font pas de distinction entre la zone interdite et la zone occupée. La création des camps en zone interdite est soumise, comme pour la zone occupée, aux conditions habituelles : il faut d'abord soumettre aux Autorités allemandes la liste des personnes à interner et leur indiquer les localités où les camps doivent être installés. Les Autorités allemandes se refusent à en créer dans le Nord et le Pas-de-Calais et dans les régions côtières. Une fois en possession de ces renseignements, les services administratifs allemands pourront examiner la question.

M. INGRAND déclare qu'en attendant, il va demander aux Préfets de la zone interdite de trouver des camps où l'on pourrait interner des communistes.

M. STORZ se déclare d'accord. Des propositions lui seront faites au cours de conversations ultérieures." (32)

 

 

11. Rapport de Septembre 1941

 

II L'ADMINISTRATION

A) Les Préfets

2) Les préfets régionaux sont diversement appréciés.

Quelques-uns s'en félicitent au point de vue ravitaillement (Ardennes, Cher). (33)

 

 

12. Rapport du 15 Octobre 1941

 

I . ATTITUDE DES AUTORITÉS ET DE L'ARMÉE D'OCCUPATION

A) ASPECT MATÉRIEL DE L'OCCUPATION

Les prétentions de l'Ostland (...) sont circonscrites au département des Ardennes, mais y paraissent assez importantes." (34) 

 

 

La synthèse consacrée à la réunion du 7 mai 1941 et aux conséquences de la mise sous tutelle des Ardennes de par leur enfermement en "zone interdite", est comme un soufflé administratif. Ou comme le chant du cygne de Vichy. Les Rapports suivants et repris sur cette page du blog, ne marquent plus aucune réaction officielle ne serait-ce que pour tenter de desserrer l'étau allemand qui étouffe le département... Vichy courbe l'échine, adopte le fatalisme. Le régime du Maréchal est bien moins flamboyant et efficace que sa propagande ne le prétend.

Seule consolation semble-t-il pour Vichy, les colonies agricoles de la WOL ne vont pas vampiriser d'autres régions de France. Mais pour les Ardennes, les "prétentions" de l'occupant - traduire concrètement : ce dont il s'empare en conquérant brutal et sans scrupules - "paraissent assez importantes" - traduire : vassalisent le département - .

Pour rappel, 383 communes sur 503 subirent la présence de l'Ostland. 110.000 hectares furent occupés. Près de 2.500 propriétaires dépossédés en totalité. Le cheptel, des tracteurs, des charrues passèrent également entre les mains allemandes.

A propos de la volonté d'internement des communistes, un flash-back. Le Parti communiste a été dissout le 26 septembre 1939 déjà. La IIIe République frappa fort : 317 municipalités se retrouvèrent alors "récupérées". 2.800 élus furent déchus de leurs mandats démocratiquement acquis. Et alors que tout ce monde plongeait dans la clandestinité quand il n'avait pas été mis derrière les barreaux, un décret-loi du 9 avril 1940 annonçait la peine de mort pour toute propagande communiste !

Une fois la France vaincue, Vichy s'opposa, cette fois efficacement, au retour à la légalité du Parti communiste. Et si dans premier temps, l'ambassadeur allemand à Paris, Abetz, fit libérer près de 300 communistes, dès octobre 1940, les arrestations reprirent. Soit un minimum de 10.000 communistes incarcérés.

Le 22 juin 1941, le IIIe Reich envahit l'URSS. Cette "opération Barbarossa" va se poursuivre jusqu'à l'échec devant Moscou de janvier/février 1942. Voilà qui mobilise aussi officiellement les communistes de France. Le 23 août, au métro Barbès, un aspirant de marine, Moser, est abattu par le futur colonel Fabien. Les attentats signés d'une manière ou d'une autre par le Parti communiste débutent. 

Les Allemands et Vichy vont garder le PCF et ses membres au nombre de leurs cibles favorites jusqu'à la libération.

 

NOTES :

 

(28) A quelques mots près, cet appel à une fusion des communes autour de Charleville avait déjà figuré dans la synthèse du Rapport des 10-24 avril 1941. Lire page 156 de ce blog, y compris la note 24.

(29) Après avoir abrité les services de la Questure des Assemblées lors du sabordage de la IIIe République, cet hôtel passa aux mains allemandes qui y établirent leur siège à Vichy.

Lire : Walter Bargatzky, "Hôtel Majestic. Ein Deutscher im besetzten Frankreich", Fribourg-en-Brisgau, Rombach, 1987.

(30) Jean-Pierre Ingrand : délégué du Ministre de l'Intérieur dans les Territoires occupés et responsable de la section administrative de la Délégation générale dans ces Territoirres occupés.

Lire : P. Aubert, "Les circulaires de Vichy et de sa délégation générale à Paris", Administration, n° 138, 15 janvier 1988, p. 139 : "{Jean-Pierre Ingrand est} le véritable directeur du personnel pour la zone occupée et la zone interdite, inspirateur et pratiquement maître des mouvements {préfectoraux}, voire un véritable ministre in partibus."

(31) Conseiller de l'administration militaire allemande, Storz estimait indispensable de « créer dans la France occupée les conditions nécessaires pour les buts lointains de la politique allemande en la matière ». Il insistait sur la nécessité d'une propagande et de mesures antisémites en zone interdite. A son estime, « l'effet [sera] d'autant plus intimidant sur les Juifs qu'elles leur paraîtront moins systématiques, autrement dit, plus arbitraires ».

(32) Source : AN F1a/3705

(33) et (34) Source : Vichy, Internationale, vol. 71

 

Pas de reproduction sans autorisation de l'auteur. 

 

Publié dans Ardennes

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