P. 161. "Des hommes ordinaires"

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

"Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne"

de Christopher R. Browning

 

 D'abord publiée aux Ed. Les Belles Lettres, cette étude vient d'être rééditée dans la collection TEXTO

 

Ils furent 500. De l'Ordnungspolizei ou Orpo: police de maintien de l'ordre. Tous réservistes du 101e bataillon de réserve cantonné à l'origine à Hambourg. L'auteur a analysé les témoignages de 210 anciens de ce bataillon (1).

Donc ni des SS ni des Gestapistes. Or, à eux seuls, ils ont fusillé :

- 38.000 juifs de Pologne

et déporté vers les camps d'extermination (Treblinka, Sobibor...) :

- 45.200 juifs de Pologne...

Au total, plus de 83.000 victimes (estimation minimale) en seize mois !

 

Un exemple parmi les autres : le 13 juillet 1941, ces policiers vont arrêter 1.800 juifs dans la localité polonaise de Jozefow. Seuls 300 hommes seront provisoirement épargnés car sélectionnés pour le travail forcé. Tous les autres, y compris les femmes, les enfants et les vieillards, sont abattus selon la méthode éprouvée de la baïonnette. Celle-ci est appuyée sur la nuque de la victime pour que le coup de fusil soit bien direct.

Au nombre des témoignages rassemblés par Christopher R. Browning, celui d'August Zorn évoquant un vieux juif raflé :

- "Il tombait à tout bout de champ et restait simplement couché par terre. Je devais sans cesse le soulever et le pousser en avant. Mes camarades avaient déjà tué leurs Juifs lorsque je suis arrivé sur le site d'exécution. A la vue de ses compatriotes étendus morts, mon Juif s'est jeté sur le sol et est resté couché là. Alors, j'ai armé ma carabine et je l'ai tué d'une balle dans la tête. Comme j'étais déjà bouleversé par la traitement cruel infligé aux Juifs pendant l'évacuation de la ville, et très troublé, j'ai tiré trop haut..." (P. 119)

Un autre policier (2) insiste sur sa préférence pour la mise à mort d'enfants :

- "Je me suis efforcé, et j'ai pu le faire, de tirer seulement sur les enfants. Il se trouve que les mères tenaient leurs enfants par la main. Alors, mon voisin abattait la mère et moi l'enfant qui lui appartenait, car je me disais qu'après tout l'enfant ne pouvait pas survivre sans sa mère. C'était, pour ainsi dire, une manière d'apaiser ma conscience que de délivrer ces enfants incapables de vivre sans leur mère." (p. 127)

 

Or, dans l'avant-propos, le regretté Pierre Videl-Naquet, insiste sur le profil de ces flics-génocidaires :

- "Les hommes du bataillon 101 n'étaient ni des SS ni des bourgeois déclassés ; leur formation par l'idéologie avait été faible et du reste tardive. Ils n'étaient pas non plus des paysans ayant du mal à s'exprimer, tels ceux que montre Balzac, ou comme ces Polonais qu'interroge Lanzmann avec quelque cruauté dans Shoah. Ils venaient de couches modestes prolétariennes, s'il faut absolument leur donner une étiquette... En un mot ils étaient, comme les a appelés l'auteur de ce livre, Des hommes ordinaires... Le comble est que le choix leur a été offert... Selon une estimation optimiste, environ 15% des hommes du bataillon 101 ne participèrent pas, ou participèrent peu, aux crimes racontés dans ce livre." (PP. 22-23).

 

 

Policiers du bataillon 101 à Lukow : octobre 1942 (Université Hambourg)

 

Sauf erreur involontaire, l'avant-plan gauche de ce cliché semble avoir servi d'illustration de couverture pour les Ed. Belles Lettres. Cette photo fut prise au ghetto de Lukow, l'un des quatre situés dans le secteur nord de Lublin.

Le 5 octobre 1942, 5.000 juifs en furent extraits pour être envoyés à Treblinka. Suivis le 8 octobre par 2.000 autres juifs promis eux aussi à l'extermination dans ce camp.

Les derniers 3 à 4.000 juifs de Lukow furent déportés à partir du 7 novembre suivant. Au moins 200 juifs qui avaient échappé jusque-là aux fouilles, furent fusillés le 11 novembre. Et un dernier groupe d'irréductibles le 14.

Ces derniers massacres à Lukow attirèrent des tueurs inattendus. Christopher R. Browning propose ce témoignage d'un policier (3) :

- Ce soir-là nous recevions la visite d'une unité de music-hall de la police de Berlin, dite "du bien-être du soldat au front". Cette unité comprenait des musiciens et des artistes. Les membres de cette unité avaient également entendu parler de la fusillade qui attendait les Juifs. Ils ont demandé, en fait ils ont supplié qu'on les autorise à participer à l'exécution des Juifs. Le bataillon le leur permit."

 

Après guerre, comment la justice fut-elle rendue après ces 38.000 assassinats directs et cette complicité active dans l'extermination de 45.200 autres victimes juives ?

Il faudra attendre fin 1962 pour que débutent les interrogatoires de 210 anciens de ce bataillon. Seulement quatorze d'entre eux seront inculpés : 2 capitaines, 1 lieutenant, 4 sergents, 2 caporaux et 5 policiers de réserve.

Leur procès s'est étendu d'octobre 1967 au mois d'avril suivant. Les capitaines Hoffman et Wohlauf ainsi que le lieutenant Drucker se virent condamnés à 8 ans de prison. Le sergent Bentheim à 6 ans. Le sergent Bekemeier à 5 ans. Les autres inculpés furent déclarés coupables mais sans qu'une peine ne soit prononcée à leur égard.

Des appels se succèdent alors jusqu'en 1972. Pour aboutir à ce que les condamnations des sergents Bentheim et Bekemeier restent confirmées mais sans être accompagnées de peines. Celle du capitaine Hoffman est diminuée de moitié : 4 ans seulement. Le lieutenant Drucker grapille encore un peu plus avec une réduction de 8 ans à 3,5 ans. Le ministère public a abandonné les poursuites en instance contre les autres membres de bataillon qui ne furent donc que provisoirement "inquiétés".

 

Notes :

(1) Archives de l'Office du procureur d'Etat à Hambourg.

(2) Friedrich M., menuisier, 35 ans au moment des massacres.

(3) Heinrich H. 

 

 

Publié dans Bibliothèque

Commenter cet article