P. 162. 18 juillet 1942 : ouverture du Judenlager

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

Dernière matinée à Anvers et premier soir aux Mazures... souvenirs et témoignages de déportés :

ils sont 288 au départ de la métropole, 237 vont périr dans les camps et 2 seront fusillés après évasion

 

Joseph Koganovitsch (voir photo) :

"La Commune d'Anvers m'engage directement (et ça durera jusqu'en 1941). Ils cherchaient des hommes de métier. Comme menuisier, j'ai construit notamment des abris et j'ai travaillé au Musée Rubens.

Un ébéniste m'a ensuite pris dans son atelier où étaient réalisés des cadres pour des postes de radio. Le port de l'étoile a alors été rendu obligatoire. La plupart de mes amis étaient des non juifs et je travaillais chez des Flamands. Comment ont-ils réagi ? Le contre-maître m'a demandé :

- Est-ce que tu peux avoir une étoile pour moi ?

- Mais non, je suis vraiment juif...

Un seul travailleur de l'atelier appartenait au groupe extrémiste Verdinaso (1). Lui s'est exclamé :

- Tu es juif ? C'est difficile à croire !

Arrive une convocation. Le 18 juillet 1942, tôt matin, je dois me présenter à la gare d'Anvers pour partir au travail forcé. J'y vais avec un sac-à-dos rempli de linge. Quand arrive l'heure du départ, je vois encore ma mère m'embrassant. C'était pour la dernière fois.

Avant de quitter ainsi Anvers, je m'étais dit :  "Je peux ne pas y aller mais alors, si je disparais, que va-t-on faire à mes parents ?" (2)

(Témoignage à Anvers, le 22 janvier 2005)

 

Jacob Koster :

"Moi et Leger Emmanuel avions reçu une convocation. Il s'agissait d'une mobilisation pour être transférés en France pour l'Organisation Todt. Nous nous sommes présentés car on nous avait menacés de déporter notre famille si nous refusions. "

(PV, 21 juin 1953, Dossier individuel, Service des Victimes de la guerre, Bruxelles)

 

Jacob Liwschitz :

"En tant qu'Israélite, j'ai été contraint de travailler pour les Allemands en France. Le rassemblement de coréligionnaires a eu lieu à la gare d'Anvers le 18/6/42 à 6h du matin. Je n'ai jamais signé aucun contrat. Nous avons été emmenés en France à Les Mazures."

(Dos. 123466/C4, 26 février 1948, SVG)

 

David Kleimann :

"J'ai été arrêté à Anvers. J'ai été emmené à l'intérieur de la gare et suis parti directement pour la France à Revin. J'ai dû travailler comme prisonnier au défrichage des bois."

(Pro Justicia, Rap. 492, 8 décembre 1945, SVG)

 

Nathan Zuster :

"Le 18 juillet 42, j'étais à la gare d'Anvers avec mon frère Mauritz, Joseph Peretz, Harry {Henri} Reicher et Stan {Salomon} Lemer. Nous nous connaissions du Maccabi (3)...

Nous avions chacun une valise. L' étoile était obligatoire.

Je compris que le train nous déposait en France..."

(Témoignage à Blankenberge, 22 octobre 2003)

 

Vital Lieberman :

"Convoi : un seul venant d'Anvers le 18.7.1942 composé d'environ 300 israélites de sexe masculin dont 30 belges.

Tout détenu était, dès son arrestation, dépourvu de sa carte d'identité ainsi que de toute autre pièce qui ne lui furent jamais remises."

(Rapport 17 mai 1970, SVG)

 

Joseph Peretz :

"En juillet 1942, j'ai été déporté au camps de travail des Mazures, dans les Ardennes françaises, près de Charleville-Mézières. Je faisais partie d'un groupe de plusieurs centaines de Juifs d'Antwerp.

Après de déchirants adieux à ma famille et à mon amie, j'ai pris le chemin de la gare centrale d'Antwerp à 6h du matin sans être accompagné car il y avait un couvre-feu pour les Juifs de 7h du soir à 8h du matin.

J'ai rejoint mes amis déportés au nombre desquels trois de mes cousins.

Après une confiscation de nos cartes d'identité, nous avons été embarqués dans un train, nous demandant quelle pouvait être notre destination.

Quelques heures plus tard, après avoir franchi la frontière française à Givet, nous sommes arrivés à la gare d'une petite localité portant le nom de Revin. Là, il nous a été ordonné de quitter le train. Encadrés par de sévères SS et des gardes armés de l'Organisation Todt, nous avons pris la route principale de Revin montant vers Les Mazures.

Il semblait que toute la population de Revin était descendue en rue pour nous voir. C'était une étrange parade d'hommes portant sur leur poitrine une étoile jaune et entamant ensemble une marche de 7km pour leur destination finale."

(Depuis le Canada, échange de courriers en Anglais avec l'auteur, août 2005)

 

Gilberte Horreaux-Devingt :

"Le 18 juillet 1942, il devait être 4-5 heures de l'après-midi. Nous prenions notre goûter devant la porte du café situé sur la route des Mazures (apprentie couturière, j'y suivais des cours de couture).

Tout d'un coup, nous avons vu arriver de Revin ces hommes... Ils montaient. Tous portaient une étoile jaune. Ils étaient habillés en ouvriers. Certains avaient des sabots sur l'épaule.

Je m'en rappelle très bien. Il y avait toute une troupe. Trois cents et quelques, je ne puis dire précisément. On ne s'attendait pas à voir tous ces inconnus. Et nous nous demandions bien ce qu'ils venaient faire chez nous ?"

(Témoignage à Cornay, 4 octobre 2003)

 

Henri Reicher :

"Je n'ai jamais signé aucun contrat comme travailleur. J'ai été directement conduit au camp Les Mazures. J'y suis arrivé le jour même.

Nous avons dû travailler en civil.

Le travail consistait à fabriquer du charbon de bois."

(Dos. 123466/C4, 4 mars 1948, SVG)

"Je suis arrivé au camp des Mazures le 18.7.42. Nous étions 300 environ. Nous fûmes placés dans une usine désaffectée. Le premier travail consistait en la construction du camp et en l'abattage d'arbres des forêts avoisinantes. Nous étions escortés au travail et surveillés par des sentinelles allemandes."

(PV 2821, 1 décembre 1951, SVG)

 

Un Revinois, volontaire OT :

"Un matin, rassemblement à Revin. Nous montons dans des camions de la NSKK (4).

Direction : Les Mazures. Après le calvaire, nous arrivons devant un terrain nivelé. Il n'y a pas de barbelés. Un ou deux baraquements sont déjà dressés.

Nous nous mettons au travail. Les maçons construisent pour les baraques des fondations en briques. Moi, je devais monter des panneaux préfabriqués et qui avaient été déposés en tas sur le sol.

Les toits étaient faits avec deux couches de papier bitumé.

Nous ne savions pas à quoi allait servir ce camp...Ce n'est que quelques jours après que j'ai vu sortir de la fonderie désaffectée des hommes. Ils portaient l'étoile mais sinon, n'avaient rien de particulier. On se demandait ce qu'ils pouvaient bien faire là ? Peut-être travailler en forêt ?

En tout cas, nous étions libres de leur parler. Moi, je suis d'un abord assez facile...

J'en ai vu un, plus jeune que les autres. Il avait des cheveux sombres et une bonne figure. Un garçon sympathique ! Mais il avait l'air malheureux et, comme nous revenions de l'exode, nous savions ce que c'était...

Il m'a dit :

- J'ai perdu ma famille ! Je n'ai plus personne... On m'a emmené brutalement jusqu'ici..."

(Témoignage à Revin, anonymat garanti, 27 janvier 2003, avec mes remerciements à F. Lorent)

 

 

Joseph Koganovitsch - kommando de travail à Revin avant son évasion du 17 juin 1943 (Arch. fam.)

 

Notes :

- Pour le destin individuel de chaque déporté témoignant ou cité : se référer à la page 88 de ce blog.

- (1) Verbond van Dietsche Nationaal Solidaristen - Ligue flamande Nationale-Socialiste. Parti antidémocatique et antisémite fondé en 1931. Des soldats français en fusillèrent le président Joris van Severen en 1940. D'où la fusion du Verdinaso avec le VNV : Vlaams Nationaal Verbond, Ligue Nationale Flamande.

- (2) Tous victimes de la Shoah.

- (3) Club de sport issu de la communauté juive. Créé en 1920, le Maccabi Antwerpen accueillit en 1930 les Jeux européens.

- (4) Nationale-Sozialistiches Kraftfahrer Korps, Corps motorisé nazi avec chauffeurs, mécaniciens, gardes...

 

Publié dans Déportés

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