P. 163. Débuts du Judenlager des Mazures

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

Souvenirs et témoignages : les suites immédiates du 18 juillet 1942 au nouveau "camp pour juifs"...

 

La Fonderie Henon (photo prise avant 1922- site d'Arnaud Divry)

premier lieu d'internement des déportés des Mazures (18 juillet - 23 octobre 1942)

 

 

Nathan Szuster :

"...Arrivés aux Mazures, il n'y avait rien sinon une vieille usine. Les Allemands ont fait un appel, nous disant qu'il ne faut surtout pas se sauver...Il y avait des SS, des Feldpolizei (2) et des Todt (3).

Nous avons été obligés de dormir dans l'usine."

(Témoignage à Blankenberge, 22 octobre 2003)

 

Vital Lieberman :

"A l'arrivée au camp, le Frontführer SS Siegfried, Obersturmbanführer (4), adressa cet avertissement :

"- Si un de parmi vous s'évade, dix d'entre vous seront fusillés !"

et d'ajouter, ironique :

- "Vous allez bien vivre chez moi !"

Le camp était entouré de fils barbelés et de tranchées.

Le camp était gardé par des sentinelles armées.

Le port de l'étoile était obligatoire.

Des appels ont eu lieu tous les jours, souvent même la nuit."

(Rapport "Camp les Mazures", 17 mai 1970, Service des Victimes de la Guerre, Bruxelles)

 

Henri Reicher :

"Je n'ai jamais signé aucun contrat comme travailleur. J'ai été directement conduit au camp Les Mazures le 18.7.42. J'y suis arrivé le jour même.

Nous étions 300 environ. Nous fûmes placés dans une usine désaffectée. Le premier travail consistait en la construction du camp et en l'abattage d'arbres des forêts avoisinantes. Nous étions escortés au travail et surveillés par des sentinelles allemandes.

Nous avons dû travailler en civil.

Le travail consistait aussi à fabriquer du charbon de bois."

(PV 4 mars 1948, Dos. 123466/C4, SVG)

 

Joseph Koganovitsch :

"Notre train s'est arrêté à Revin. Je n'avais jamais été dans les Ardennes françaises. Nous montons à pied jusqu'aux Mazures où il n'y avait pas de camp.

Les Allemands nous disent d'entrer dans une vieille fonderie et d'y chercher une place parmi les lits superposés sur deux ou trois étages. Nous étions sans doute plus de 280...

Le lendemain matin, le commandant allemand nous demande le métier que nous connaissons. Moi, je n'avais jamais été que dans le bois mais ça tombait bien, on avait besoin de professionnels pour scier, tailler des planches et construire les baraques dont la première fut le corps de garde à l'entrée du camp. Mais j'ai aussi fabriqué les sanitaires et des couchettes, notamment pour le "bunker", une sorte de cabine électrique transformée en cellule disciplinaire."

(Témoignage à Anvers, 22 janvier 2005)

 

Louis Baudrillard :

"Un matin, on s'est réveillé. Il y avait un remue-ménage du côté de l'ancienne fonderie Henon. Jusque-là, elle servait de hangar à charbon de bois. Des camions camouflés stationnaient devant. Et les Allemands étaient armés...

Petit à petit, un gosse comme moi s'est aventuré. J'ai fini par voir des hommes mal habillés. Et nous, les gosses du haut des Mazures, on a vu se construire un camp avec des baraquements en planches de sapin rainées, des soubassements en briques et les toits en papier goudronné."

(Témoignage aux Mazures, 26 février 2003)

 

Geneviève Horreaux-Devingt :

"Ma soeur Luisette aidait ma mère (5). Des wagons chargés de matériel pour construire des baraques sont arrivés à la gare. Descendus en camion des Mazures, des détenus juifs sont obligés de vider les wagons. Bien entendu, ils sont surveillés.

Mais l'un d'entre eux parvient à s'adresser à ma soeur qui avait 16 ans à l'époque. Il lui demande s'il est possible de lui trouver, de lui acheter un rasoir, mais aussi du savon et même du dentifrice et encore des serviettes de toilette. Tout le nécessaire pour être propre, quoi.

Ma soeur lui a répondu spontanément :

- "Nous sommes en guerre, vous savez ! On n'a rien du tout, rien de tout ça..."

(Témoignage à Cornay, 4 octobre 2003)

 

Marguerite Henon (6) :

"Quand j'ai aperçu les premiers déportés, ils étaient menés à la baguette. Je les voyais de loin parce qu'il fallait trouver de l'herbe pour les lapins et nourrir aussi une brebis qui donnait du bon lait...Je passais à l'orée du bois dont la maison de mon père était très proche. Je voyais donc des gens bouger. Ils étaient en civil. Et certains m'appelaient pour recevoir à manger...Mais les arbres m'empêchaient d'en voir plus.

Cependant, il en descendait aux Mazures. Ceux-là étaient escortés par des militaires jusqu'à l'Hôtel Saint-Hubert où ils faisaient le ménage pour ces messieurs les chefs allemands. D'autres étaient de corvée pour le lait, notamment à la ferme de la Grande Terre...Le soir, en famille, nous plaignions ces pauvres hommes..."

(Témoignage aux Mazures, 6 août 2002, mes remerciements à François Lorent)

 

Joseph Peretz :

"Lorsque nous sommes arrivés aux Mazures, un petit village, nous avons gagné une grande usine désaffectée qui devint notre toit tandis que nous allions construire le camp.

Au cours de notre premier appel, un Sturmbanhführer SS (7) se présenta comme étant notre Lagerführer (8) après nous avoir mis en garde : en cas d'évasion, des hommes seraient fusillés.

Nous fûmes divisés en différents groupes de travail. L'un d'entre eux était chargé de la construction des baraques du futur camp. Un autre devait abattre des arbres et les scier en bûches. Le groupe suivant devait poser des rails étroits pour le transport des bûches jusqu'aux fours servant à la fabrication de charbon de bois.

Les Allemands faisaient rouler leurs camions avec ce charbon de bois (9), économisant ainsi leur carburant pour la machine de guerre.

Un autre groupe encore fut détaché à Revin pour travailler à la gare. Là, il déchargeait la cargaison de wagons pour remplir un camion de transport à destination du camp."

(Témoignage écrit à l'auteur, 5 août 2005)

 

Maxime Steinberg (10) :

"Le travail forcé est un sujet délicat pour les autorités allemandes en Belgique, prises entre les demandes pressantes de Berlin et les pénibles souvenirs laissés par l'occupation de 14-18. Il ne faut pas oublier que 200.000 travailleurs obligatoires avaient alors été déplacés de force en Allemagne.

Pour circonvenir l'opposition des Secrétaires généraux qui dirigent les Administrations en l'absence du Gouvernement exilé à Londres, la Militärvervaltung (11) leur fait la promesse que les travailleurs forcés version deuxième guerre mondiale, ne quitteront pas la Belgique.

Mais intervient le désenjuivement de l'économie, il remonte au 6 mars 1942. 80 % des entreprises juives sont retirées des registres de commerce et "liquidées" en moins de 2 mois. Les autorités allemandes peuvent compter sur la coopération du Ministère des Affaires économiques avec à sa tête, un homme de l'"Ordre nouveau". Cette politique de spoliation coïncide avec les besoins des autorités d'occupation...

La plupart des juifs vivant alors en Belgique sont des étrangers : 90 % selon l'estimation des Allemands mais en réalité 93 %...Ces juifs forment à leur corps défendant un volet de main d'oeuvre disponible.

Ils peuvent être séparés du reste de la population, isolés même. L'ouverture de camps pour juifs s'inscrit dans ce contexte."

(Noduwez, 22 mars 2004)

 

Notes :

- Pour le destin individuel de chaque déporté témoignant ou cité : se référer à la page 88 de ce blog.

- (2) : Feldgendarmerie. Police militaire allemande. Ce genre de gendarme reçut le surnom de Kettenhund. Soit "chien enchainé" en allusion directe à la recherche forcenée des déserteurs (quand ce n'étaient pas des résistants) mais aussi à la chaine et à la plaque portées au cou par ce policier militaire.

- (3) : Gardes portant l'uniforme de l'Organisation Todt et armés. Soit les membres des schutzkommandos - sections de protection. Au nombre de ceux-ci, figuraient un Mazurois et un Ostendais. Ce dernier fut condamné après guerre sur base du témoignage de Joseph Koganovitsch.

- (4) : Lieutenant-colonel. Ce haut grade SS a laissé plus que perplexe un historien comme Maxime Steinberg. D'ailleurs, Joseph Peretz retient lui le grade de major, voir note 7.

- (5) : Madeleine Martini était l'épouse du chef de gare de Revin, Léon Devingt. Leur mémoire fut honorée en juillet 2005 par la remise à leur fille aînée d'un diplôme de la Reconnaissance attribué par l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures.

- (6) : Reçut le diplôme de la reconnaissance de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures pour sa participation à l'évasion de Léon Tursch.

- (7) : Major SS.

- (8) : Chef militaire du camp. Doublé d'un lagerführer OT pour le travail forcé.

- (9) : Camions dits gazogènes.

- (10) : Membre d'honneur de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures. Dernière publication : "La Persécution des Juifs en Belgique (1940 - 1945)", Editions Complexes, 2004.

- (11) : Autorité militaire.

 

 

Publié dans Déportés

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