P. 168. "bloed en tranen" aux Mazures

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

Abraham Casseres évoque les débuts du Judenlager 

dans ses souvenirs romancés : "du sang et des larmes"

 

 

 

Dans son roman "bloed en tranen" (1), Abraham Casseres (2) écrit à partir de la page 143 (3) :

 

- "Le Lagerführer (4) était un homme de "Kultur". Il portait tout un magasin de décorations différentes sur son poitrail. Il en avait là et là, comme pour se vanter de blessures et de moments forts. Pourquoi les avait-il précisément reçues, personne ne pouvait le savoir. Le Lagerführer était en même temps un homme d'esprit et sensible à l'humour.

Le premier jour, il fit marcher au pas ses internés tout en braillant sur eux, jusqu'à ce qu'ils soient de mieux en mieux "tondus comme des moutons" (...). Ensuite il leur a désigné du doigt les WC collectifs qui se résumaient en une paire de longues planches, lesquelles, parallèles et à une distance certaine l'une de l'autre, étaient jetées par-dessus une profonde fosse. Par le fente entre les deux bois, un ou deux Juifs à la fois, devaient aller à la toilette (...). Et voici son premier trait d'humour :

- " Et quand le trou sera rempli, vous pourrez retourner chez vous."

 

Page 157 : "La première évasion"

 

- "Un jour avant son (5) évasion, il avait reçu une lettre venue clandestinement (6) et dans laquelle son épouse lui écrivait que les Allemands voulaient les emmener, elle et leurs enfants (7). Par chance, elle avait pu leur échapper. Leurs meubles et leurs autres biens avaient été confisqués (8). Maintenant, elle demandait conseil à son époux...

Le jour de son mariage, il avait promis aide et assistance à sa femme... Et de plus il y avait leurs deux enfants qu'il adorait. Il connut des heures épouvantables marquées par un combat intime mais à chaque fois il arrivait à la même conclusion : d'abord et avant tout assumer ses responsabilités de père et prendre soin des siens... Le problème qui le déchirait, se résumait en deux chiffres : 10 contre 3...

La vie de dix hommes contre celle de son épouse et de deux enfants (9). Il fallait trancher. Si par chance, il parviennait à échapper à la garde, ce serait un signe : il pourrait sauver sa famille. Mais s'il était repris, alors il serait inévitablement abattu...

Sans s'accorder une minute de repos, il s'évada le jour suivant en parcourant le même itinéraire que celui de leur envoi. Jusqu'à ce qu'épuisé, il parvienne à la maison dont il ne connaissait même pas l'existence deux jours auparavant, là où sa femme et ses deux enfants s'étaient réfugiés. Les larmes aux yeux, des voisins lui apprirent qu'il arrivait avec quelques heures de retard ! Son épouse et les enfants (10) avaient été emmenés la nuit dernière par les Allemands..."

 

NOTES :

 

(1) Publié sous le pseudonyme de Leslie A. Martin, Ed. Nova (Amsterdam-Antwerpen), s. d. Remerciements à Michel Grün qui a confié son exemplaire à l'exposition de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures.

Lire sur ce blog les pages 105, 107 et 109.

(2) Evadé du convoi Charleville-Drancy du 5 janvier 1944. Les destins individuels de chaque déporté sont résumés sur la page 90.

(3) Traduction J-E Andreux.

(4) S. SEIGFRIED (« Rapport Camp des Mazures », Vital Lieberman, Bruxelles, 1970, Archives SVG)

(5) L'auteur attribue à ce premier évadé le prénom d'Eric qui ne fut porté par aucun des déportés en l'état actuel des recherches.

(6) Exemples de boîte aux lettres clandestines :

- Mme Marie Arnould-Jacques aux Mazures (pages 112 à 118 de ce blog) ;

- le couple Devingt-Martini à la gare de Revin (pages 91 à 93).

(7) A Anvers, les deux premières rafles se déroulèrent respectivement les 15-16 et les 28-29 août 1942. Soit un mois après le départ des travailleurs forcés des Mazures.

(8) Möbelaktion. Saisie systématique de biens et avoirs de juifs au bénéfice supposé des sinistrés allemands des bombardements alliés.

(9) Les déportés des Mazures s'entendirent menacer, à leur arrivée, de l'exécution de 10 d'entre eux en cas d'évasion ( Témoignage Vital Lieberman, op. cit.). Une future page de ce blog rassemblera des extraits d'archives et de témoignages à ce sujet.

La première évasion attestée par des documents (archives Gendarmerie-Préfecture et courrier de déporté) se situe le 13 septembre 1942.

(10) Une liste des épouses de déportés aux Mazures, elles-mêmes transportées à Auschwitz est cosultable des pages 18 à 20 sur ce blog.

Les identités de ces enfants morts à Auschwitz sont portées sur les pages 53 et 54. 

 

Publié dans Déportés

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