P. 174. Plus de 100 expulsions depuis les Ardennes ?!?

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

"Déclinaisons" ardennaises de "l'objectif ambitieux" de plus d'une centaine de "reconduites"... hors de France.

 

Les 30 et 31 juillet, les pages 165 et 166 de ce blog suivirent la tentative d'expulsion de Belgique d'une petite Colombienne. Cet exemple, parmi d'autres, démontrait que le Royaume n'hésite pas à bafouer sciemment la Convention des Droits des Enfants.

Outre les commentaires publiés en bas de page, ces communications provoquèrent deux catégories de réactions au moins. D'une part, la question de savoir pourquoi évoquer la politique appliquée en Belgique et non celle de la France - la République venant de se doter d'un Ministère (1) original en Europe et dont Simone Veil, elle-même, souhaita contester l'étiquette - ?  D'autre part, pourquoi se pencher ici sur cette actualité-là, au risque d'assimilations déplacées avec le passé, et notamment celui de la Shoah ?

Pour répondre à la première série de remarques, et parce qu'importent d'abord des documents et des témoignages originaux, voici un article de "L'Ardennais" paru dans son numéro du 7 septembre. Les conditions dans lequelles sont pensées, prévues et organisées les expulsions depuis le département, sont décrites par le directeur de cabinet de la préfecture des Ardennes.

 

 "Quotidien républicain d'information" (DR)

 

L'Ardennais : 111 reconduites à la frontière : « Un repère, pas un quota ».

Christelle Lefebvre, journaliste à "L'Ardennais" : Le ministère de l'Immigration a fixé à 111 le nombre d'expulsions d'étrangers en situation irrégulière pour les Ardennes en 2007. Pourquoi ce chiffre précis ?

Franck Chaulet, directeur de cabinet de la préfecture des Ardennes : « C'est la déclinaison locale de l'objectif national, 25.000 reconduites cette année. Chaque département apporte sa contribution (2) ».

C. L. : Ce chiffre engendre-t-il une politique de quotas (3) ?

F. C. : « Nous ne le vivons pas du tout ainsi. Toute politique doit pouvoir être mesurée pour évaluer sa pertinence (2). Ce chiffre est un ordre de grandeur (2), un indicateur (2) comme nous en avons en terme de logement, chômage, sécurité routière (2) ».

C. L. : 111 reconduites, est-ce beaucoup plus que ces dernières années ?

F. C. : « Je ne donnerai pas de chiffres (4) mais c'est un objectif ambitieux (2). Des départements bien plus peuplés que le nôtre n'ont pas de tels objectifs, la Dordogne par exemple n'a que 41 reconduites à atteindre ».

C. L. : Comment expliquez-vous cette barre si haute ?

F. C. : « C'est dû à l'histoire du département. Nous avons près de 200 km de frontière, une police aux frontières de cinquante agents presque entièrement dédiée à cela. Sauf que les interpellations se font rarement en frontière. Les personnes sont le plus souvent arrêtées en gare et lors de contrôles d'identité ».

C. L. : Où en êtes-vous des 111 expulsions ?

F. C. : « Nous n'avons pas fait ce que nous aurions dû faire et nous ne ferons pas exploser les chiffres (4). D'une part parce que les interpellations de sans-papiers sont des procédures longues et délicates. Et d'autre part parce que les Bulgares et Roumains qui sont désormais européens comptaient pour un nombre très important dans les reconduites ardennaises ».

C. L. : Procédez-vous à des reconduites sans discernement pour atteindre l'objectif du ministère ?

F. C. : « Absolument pas. Notre politique est dans la droite ligne de celle du gouvernement, à savoir la fermeté. Mais, il n'y a jamais de décisions arbitraires et automatiques. Tout cas fait l'objet d'un examen attentif par la préfecture ».

C. L. : La préfète des Ardennes régularise-t-elle des sans-papiers ?

F. C. : « C'est encore arrivé cet été. Une famille nord-africaine à Charleville depuis 2003. La maman donne des cours bénévolement dans un centre social, le papa aussi, leurs deux fils sont très bien intégrés. Ils apportent beaucoup. La préfète leur a accordé un titre de séjour. Nous ne sommes pas les «fils de Papon» (5), « fascistes» dont nous affublent les mails que nous recevons chaque jour par dizaines à l'appel des associations militant en faveur des demandeurs d'asile (6) ».

C. L. : Quels sont les critères de ces régularisations ?

F. C. : « On regarde la situation personnelle de la famille, sa date d'entrée, son niveau d'intégration dans le département, la présence de famille dans le pays. On met tout en balance et ensuite on décide des suites. Tout cela en accord avec la politique gouvernementale. Mais je le répète : l'instance compétente, c'est l'OFPRA (7)».

 

Le jour même de la publication de cette interview, l'Agence France Presse diffusait depuis Charleville-Mézières un communiqué (8) illustrant en direct cette politique de "fermeté" se concrétisant par des "reconduites à la frontière". Une réalité derrière les chiffres : une femme devrait être expulsée de France pour avoir été... victime de son mari français ?

- "Une jeune femme biélorusse, mère d'un enfant de 6 ans, a perdu son droit au séjour après avoir fui son mari français condamné à 3 mois de prison avec sursis pour menaces de mort à son encontre.

Sviatlana Tchibissova, 30 ans, "est sous le coup d'une reconduite à la frontière depuis novembre dernier. Donc elle est toujours susceptible d'être expulsée. Pour l'instant elle se cache", a indiqué vendredi un porte-parole de la préfecture à l'AFP.

Début juillet, une lettre du directeur de cabinet de la Garde des Sceaux Rachida Dati, suggérait à la préfecture un "examen bienveillant" du dossier de Svietlana Tchibissova. "Ce n'est pas ce ministère qui est compétent", répond la préfecture des Ardennes, qui ajoute: "Nous avons des objectifs. Le ministère de l'Immigration nous demande de ne pas faire de régularisations à tort et à travers".

 

Notes :

 

(1) "Ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du codéveloppement".

(2) Ce choix précis et très technocratique des termes évoque, sous des étiquettes policées, des drames humains. Et non des statistiques abstraites ou des problèmes matériels telle la sécurité routière.

(3) A lire objectivement cette interview, il apparaît que le mot "quota" ne semble pas politiquement correct à l'estime du directeur de cabinet. Il y substitue donc le terme de "reconduite".

(4) Le directeur de cabinet évite de répondre précisément ... certainement pas faute d'informations fiables à la source. Dès lors, pour ne pas soulever de nouvelles vagues de contestations voire d'indignations ?

(5) Est ainsi rejointe la deuxième série de remarques évoquées en introduction. A savoir le risque de se laisser aller à des anachronismes injustifiés et/ou incongrus. Qu'il soit d'abord permis de remarquer que le procès Papon aura au moins été utile dans la mesure où il fut le premier (et le dernier) à rappeler les rôles mortifères d'administrations françaises, y compris au niveau préfectoral, dans la Shoah. Néanmoins, l'expression de "fils de Papon" ne pourrait induire une comparaison entre les expulsions actuelles et les convois vers Auschwitz. Mais si comparaison n'est évidemment pas raison, elle n'empêche pas pour autant des citoyen(ne)s attentifs à la mémoire de se préoccuper aussi du présent...

Sur le blog "A l'école des sans-papiers" de "Libération.fr", Richard Moyon remet comme suit les pendules à l'heure :

- "En d'autres temps, on a parlé de «crimes de bureau» pour ces fonctionnaires qui planifiaient paisiblement la déportation de leurs semblables. On n'en est pas là, l'expulsion des sans papiers n'est pas, n'a aucune commune mesure, avec les camps de la mort et Monsieur Chaulet n'est pas Eichmann. Mais quand même. Le doigt est mis dans un engrenage dangereux." (9 septembre 2007)

(6) Est sans doute particulièrement visé le "Le Réseau éducation sans frontières" qui diffuse cette interview et le dessin de Tardi clôturant cette page.

(7) Office français de protection des réfugiés et apatrides.

(8) AFP, 7 sept 2007, 12h09.

 

 Dessin de Tardi proposé par le "Réseau éducation sans frontières" (RESF).

 

Publié dans Ardennes

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