P. 181. "Douce France..." ??? ou encore "Heureux comme Dieu en France."(1) ???

Publié le par Jean-Emile Andreux

De quota en quota, de détail en détail, de tests en défenestrations...

 

Certes le spectre du "point Godwin" n'est jamais loin : plus des débats se prolongent-ils et s'enveniment-ils, plus des affrontements idéologiques se radicalisent-ils et plus se confirme la probabilité de recours aux évocations, aux parallèles voire même aux assimiliations avec la Seconde guerre mondiale. Sont alors manipulés des mots - et des concepts - comme "nazisme", "hitlérisme", "SS", "génocides", "collaborations", "vychisme et pétainisme", "camps" etc...

Ce blog tente de ne pas évoluer vers de telles probabilités, fortement répandues il est vrai. Tout comme le blog reste animé par la volonté de ne pas tomber dans des anachronismes qui le plomberaient sans excuse.

 

En d'autres termes, la République française de 2007 n'est évidemment pas le régime de l'Etat français de 1940 à 1944. Mais cette évidence n'a pas pour autant vocation à anesthésier ! Quelques exemples...

 

1. Dans la rue, aucun(e) passant(e) dont les origines se trouveraient ainsi stigmatisées ne porte par obligation légale un signe abominablement distinctif comme l'étoile jaune de sinistre souvenir. Mais le "délit de facies" n'est pas non plus du domaine des fantasmes :

- "Mourad n'avait pas une tête de facteur selon la police.

La scène se déroule mercredi, dans une rue de Villeurbanne. Mourad, jeune facteur, termine sa tournée sur son vélo jaune de La Poste. Un dernier recommandé à aviser. Il pose le papier dans la boîte aux lettres lorsqu'une voiture de police passe juste à côté de lui. Deux femmes et un homme en tenue le regardent. Le véhicule passe. Mourad fait alors demi-tour et repart. Sa journée est finie, il rentre au dépôt. Mais il entend alors une marche arrière et une sirène. La voiture revient, freine. L'une des agents descend en courant, lui demande de descendre aussi, le tutoie.  «Qu'est-ce que tu fais là-dessus ?», lui aurait-elle demandé. Il a 19 ans, la peau plus mate que celle de la policière. «J'ai répondu que j'étais facteur, dit-il. Mais elle m'a dit : "C'est pas vrai, t'es pas facteur. Où t'as pris ça ?" Ils m?ont alors demandé si j'avais des choses illicites ou dangereuses, ils m'ont fouillé puis m'ont demandé de me retourner pour me menotter. J'ai refusé et ils ont fini par m'embarquer dans la voiture sans menottes. Je leur demandais ce que j'avais fait, ils ne voulaient pas me donner d'explications.»

La suite se passe au bureau de poste. Un autre postier raconte : «Il est environ 13h et les derniers facteurs achevaient de rendre leurs comptes. Soudain, on voit arriver ce jeune collègue, encadré de trois policiers. J'ai pensé qu'il avait peut être été agressé, ou bien qu'il avait déconné avec le courrier, ça arrive parfois. Mais non, ils venaient s'assurer de sa qualité de facteur. Ils se sont «offusqués» qu'il n'aie pas de carte professionnelle». Pourquoi un tel zèle, de tels soupçons ? «Je suis à la poste depuis plus de dix ans et fais mes tournées sans aucun vêtement indiquant ma qualité, répond le collègue. J'ai croisé pendant ce temps des dizaines de fois des agents et des véhicules de police sans avoir jamais été inquiété. Mais j'ai la peau plutôt claire...»"

(LibéLyon, 5 octobre 2007).

 

2. Les quotas marquèrent l'histoire même du Judenlager des Mazures.

Ce camp de travail forcé fut ouvert à la demande de l'Organisation Todt. 288 juifs d'Anvers lui furent en quelque sorte "attribués" à partir du 18 juillet 1942 par la Militarvervaltung (2) de Bruxelles. Mais le major SS Ernst Ehlers, à la tête du SD (3) de Bruxelles, obtient ensuite l'apport de déportés du Nord de la France et des Mazures pour atteindre le quota des déportations fixé avec Berlin. A savoir théoriquement : deux fois 10.000 juifs. Or, "seulement" 5.000 juifs avaient pu jusque-là être transférés vers Auschwitz ... Ajouter dès lors 1.600 travailleurs forcés des camps du Nord permettait d'éviter un échec trop flagrant.

En fonction de ce quota non atteint par Bruxelles, la nuit du 23 au 24 octobre 1942, un tri est pratiqué parmi les déportés des Mazures. Les juifs qui ne sont pas de nationalité belge, ou qui ne sont pas mariés à une juive belge ou encore qui ne sont pas mariés à une "aryenne", ou encore ceux dont la formation professionnelle n'est pas jugée indispensable par l'OT, tous ceux-là sont renvoyés le 24 octobre à Malines pour le convoi XV partant le jour même pour Auschwitz. Les autres resteront derrière les barbelés des Mazures jusqu'au 5 janvier 1944. Ils seront transférés par le convoi 66 vers Auschwitz, convoi parti de Drancy.

En juillet 2006, par un courriel envoyé au Préfet des Ardennes de l'époque, je posais déjà la question des quotas et des risques d'inhumanité dans des renvois. Ce courriel concernait l'expulsion d'un Algérien (de père Français, domicilé en France) alors que son épouse et leur fils régulièrement scolarisé restaient dans le département. Voici des extraits de la réponse obtenue :

- "Comment pouvez-vous vous risquer à de tels rapprochements historiques ? M. M... s'est maintenu irrégulièrement en France à partir de 2002, en toute connaissance de cause (...) La plus grande partie de leur famille réside en Algérie. Ils n'allèguent aucun motif de nature exceptionnelle ou humanitaire qui me permettrait d'envisager une mesure de régularisation. Il s'agit donc tout simplement d'appliquer la loi - ou alors d'accueillir dans les mêmes conditions tous les étrangers pour peu qu'ils en manifestent le désir. Est-ce bien cela que vous voulez ?

Il n'est évidemment pas question de séparer M. et Mme M..., qui sera invitée à regagner elle aussi son pays (avec même une aide au retour, qu'elle a jusqu'à présent refusée). Où est dans cette affaire l'inhumanité ?

Quel humour involontaire. Demander à l'étranger habitant en France que je suis, s'il veut que le pays accueille les étrangers qui en manifestent le désir ! Plus sérieusement, c'est effrayant de relire des raisonnements et/ou des arguments du style : "appliquer tout simplement la loi". Papon l'évoquait à l'envi. Même et encore - faut-il le répéter - si les buts et les finalités différent radicalement. Par contre côté moyens : convocations bidons en vue d'arrestation, rafles... le risque de similitudes n'est pas absent .

Un an après cettte mise à la porte de M. M..., le Directeur de cabinet de la préfecture des Ardennes précisait pourquoi 111 expulsions devaient ponctuer 2007 pour ce département. Toujours une question de quota :

- "C'est la déclinaison locale de l'objectif national, 25.000 reconduites cette année. Chaque département apporte sa contribution (...) Toute politique doit pouvoir être mesurée pour évaluer sa pertinence. Ce chiffre est un ordre de grandeur, un indicateur comme nous en avons en terme de logement, chômage, sécurité routière".

(L'Ardennais, 7 septembre 2007, pp 174-175 du blog).

 

Le petit Ivan

Se dessine aujourd'hui cette France dérivant vers un territoire où, à la vue d'uniformes de forces de l'ordre républicain, un enfant (Ivan), une femme (Chulan Zhang Liu) et des hommes (le Congolais Sébastien depuis le 4e étage de la Police des Airs et des Frontières à Lyon et un jeune Tunisien en Isère) se jettent par les fenêtres !

 

3. Des responsables politiques, nullement inspirés par les leçons du passé récent, recourent au contraire à des allusions si pas à des rappels explicites et troubles des "années noires".

A ce propos, jeté hors des étranges lucarnes, Daniel Schneidermann rentre par la porte d'un site "Arrêt sur images". N'en déplaise à ses détracteurs, il persiste à poser ces questions pertinentes :

- "Je comprends aisément pourquoi le parallèle entre 1942 et 2007 fait peur à mes confrères. Moi aussi, ce parallèle me tétanise. Qu'il vienne et revienne à l'esprit, à la faveur de telle ou telle image (des objectifs chiffrés d'expulsions donnés par le pouvoir à sa police, des policiers forçant une porte au petit matin, ou encore des convocations-piège à la préfecture) et le premier réflexe est de le chasser aussitôt de son esprit. Les situations ne sont pas comparables. Rien à voir. Les raflés ne sont pas envoyés à Auschwitz. Ils disposent en France de tous les recours d'un état de droit. Le pouvoir qui a donné ces consignes a été légitimement élu. Etc.

Pourtant, le pouvoir, lui, ne s'en prive pas, de ce parallèle. La référence abusive à l'Occupation se niche dans chaque recoin du discours sarkozyste. Cela a commencé avant même l'élection, avec le recrutement ironique d'un porteur du nom de Klarsfeld, pour porter des bouteilles d'eau aux expulsés potentiels dans les files d'attente devant les préfectures.

Cela a continué dès le premier jour, avec la mise à toutes les sauces de la lettre de Guy Môquet (4).

Devant les patrons du MEDEF, c'est encore par une référence à la délation sous Vichy, que Nicolas Sarkozy a justifié son projet de dépénalisation de certaines infractions économiques.

« A quoi sert-il d'expliquer à nos enfants que Vichy, la collaboration, c'est une page sombre de notre histoire, et de tolérer des contrôles fiscaux sur une dénonciation anonyme, ou des enquêtes sur une dénonciation anonyme ? »"

(Arrêt sur images, 30 septembre 2007).

 

4. Avec l'ADN, l'escalade s'accentue encore. Conscient du contenu et des conséquences des mots retenus par ses soins, le Premier ministre ne vient-il pas de ressortir le terme de "détail" d'un enfer où l'avait envoyé sciemment Jean-Marie Le Pen (5) ?

C'était ce 7 octobre, sous les applaudissements du Conseil national de l'UMP :

- "Cette loi dont les polémiques ont grossi jusqu'au ridicule, un détail en masquant l'essentiel : qu'elle rendait à la France le droit de choisir son immigration, qu'elle renforçait la qualité des contrôles, qu'elle instaurait une politique d'intégration véritable, fondée sur notre langue, fondée sur notre culture, fondée sur notre histoire, fondée sur le respect d'une identité nationale dont nous n'avons pas à rougir".

Ainsi pour François Fillon, seraient "ridicules" plus de 100.000 signatures au bas d'une pétition lancée à l'initiative de Charlie Hebdo et de SOS Racisme et qui débute par ce constat :  

- "En instaurant des tests ADN pour prouver une filiation dans le cadre d'un regroupement familial, l'amendement Mariani, adopté par l'Assemblée Nationale, fait entrer la génétique dans l'ère d'une utilisation non plus simplement médicale et judiciaire mais dorénavant dévolue au contrôle étatique."

Même le Comité consultatif national d'éthique (6) a sombré, selon le Premier ministre, dans le "ridicule" quand ce Comité remplit tout simplement son rôle en estimant que :

- Cette inscription dans la loi d'une identité biologique réservée aux seuls étrangers introduit une hiérarchie entre diverses filiations, faisant primer en dernier lieu la filiation éthique, ce qui est en contradiction avec la loi française."

Quant au souverain mépris du "détail", dans un vocabulaire si cher au nationalfrontisme, il s'applique entre autres à ces voix  :

- La Conférence des évêques de France qui s'inquiète des "concessions à une opinion dominée par la peur plutôt que par les chances de la mondialisation." Les tests ADN présentent "le risque d'une grave dérive sur le sens de l'homme et de la dignité de la famille."

- La Fédération protestante de France, dont la Cimade, déplorant "cette intrusion dans la vie privée et l'intimité des familles" alors que les familles françaises en sont protégées.

- France Terre d'Asile, par la voix de Pierre Henry, y voit "une stratégie préélectorale préoccupante (...) Le mot détail, employé dans le contexte actuel, est lourd de sens et ne peut qu'attiser les divisions. Le Premier ministre n'a rien à gagner à manipuler les symboles sauf à considérer que l'agrégation de l'électorat d'extrême droite autour du bloc majoritaire vaut bien l'instrumentalisation de la question migratoire à 10 mois des municipales".

- Le Secours catholique : "Un tel acharnement à durcir l'accès de ces hommes, femmes et enfants à notre territoire, s'il est souvent porteur sur le plan électoral, renforce chaque fois un peu plus la perception de menace que représente l'étranger."

 

En guise de conclusion très provisoire, il serait surprenant mais heureux que de France soit largement écoutée la chronique matinale de Paul Hermant sur les antennes de la RTBF, émission radio "la Première" :

- "Nous, qui sommes les voisins de nos amis français, nous le proposons depuis 2003, ce test ADN pour les ressortissants de pays où l'Etat civil n'est pas fiable. Et pour ce qui nous occupe, aucun débat n'est venu troubler quoi que ce soit, de sorte qu'un père malien ou philippin peut toujours, grâce à nous, s'apercevoir qu'il ne l'est pas, papa. Et d'ailleurs, n'est-ce pas ce que l'on est toujours en train de se demander avec le père d'Angelica (7) : si celui-là il l'est ou pas, papa ? Il me vient une idée. Par ces temps hésitants, il faudrait peut-être lui faire passer un test, à notre mère patrie, pour nous assurer que nous sommes bien ses enfants."

(5 octobre 2007).

 

NOTES :

(1) "Heureux comme Dieu en France", roman de Marc Dugain, Gallimard, 2002, 208 p.

(2) Commandement militaire allemand.

(3) Sicherheitsdienst. Service de sécurité et de renseignement SS.

(4) P. 176 de ce blog.

(5) Le Pen, 11 septembre 1987 devant le Grand Jury RTL : "Les chambres à gaz ne sont qu'un point de détail de l'histoire de la Seconde guerre mondiale". Condamnation par la Cour d'appel de Versailles le 18 décembre 1991 pour "banalisation d'un crime contre l'humanité."

(6) Rapport en pdf.

(7) PP 165 et 166 de ce blog. 

 

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Tom- 08/10/2007 10:15

Et moi je voulais vous proposer une définition du point Godwin qui est bien connue des habitués des forums internet. ;-) http://fr.wikipedia.org/wiki/Point_godwin Plus une discussion sur Usenet dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison avec les nazis ou avec Hitler s'approche de 1. Et vous remercier pour tout ce que vous faites.

Chantal Stouffs 08/10/2007 09:19

Je voulais à ce propos signaler les articles très intéressants dans le magazine Philosophie du mois de septembre 2007 : De la Shoah au Rwanda, Héros Bourreaux, deux visages de l'humanité qui mettent en évidence la "banalité du mal".