P. 192. "Une vie" : celle de Simone Veil (2)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Simone Veil : matricule 78651 à Auschwitz.


Chapitre III de ses mémoires : "L'enfer".

15 avril 1944. Parti de la gare de Bobigny le 13 au petit matin, le convoi emportant Simone Veil, sa mère, 44 ans, et sa soeur Milou, 21 ans, parvient à "pitchipoï" :

- "Le convoi s'est immobilisé en pleine nuit. Avant même l'ouverture des portes, nous avons été assaillis par les cris des SS et les aboiements des chiens. Puis les projecteurs aveuglants, la rampe de débarquement, la scène avait un caractère irréel. On nous arrachait à l'horreur du voyage pour nous précipiter en plein cauchemar. Nous étions au terme du périple, le camp d'Auschwitz-Birkenau.
(...)
Soudain, j'ai entendu à mon oreille une voix inconnue me demander : "Quel âge as-tu ?" A ma réponse, seize ans et demi, a succédé une consigne : "Surtout dis bien que tu en as dix-huit."

C'est aussi cette réalité, Auschwitz. Quand se déroule le tri d'un nouveau convoi, ne pas être destinée aussitôt aux chambres à gaz parce qu'un déporté chargé de l'arrivée des trains, ose murmurer quelques mots salvateurs. Mais pour ce déporté héroïque, combien de kapos (pas des SS) qui hurlent aussitôt, le fouet à la main, et volent et protègent leur condition de privilégiées à (vraiment) n'importe quel prix. Des kapos qui frappent mais qui ne dissimulent pas leurs attirances homosexuelles pour les jeunes arrivées.

- "Je me souviens qu'aux questions que certaines posaient, les kapos montraient par la fenêtre la cheminée des crématoires et la fumée qui s'en échappait. Nous ne comprenions pas; nous ne pouvions pas comprendre. Ce qui était en train de se produire à quelques dizaines de mètres de nous était si imaginable que notre esprit était incapable de l'admettre. Dehors, la cheminée des crématoires fumait sans cesse.  Une odeur épouvantable se répandait partout."

D'abord mises en quarantaine, la mère et ses deux filles sont obligées de participer aux travaux de prolongement de la rampe d'arrivée pour les convois. Et toutes trois apprennent une terrible "logique", celle qui veut que dans un camp d'extermination le malheur de certains déportés soit susceptible d'alléger au moins provisoirement le malheur d'autres déportés... Simone Veil cite en exemple l'arrivée en masse des juifs de Hongrie. Sortis des wagons avec des valises entières de vêtements et de nourriture, ils vont être gazés aussitôt. Leurs biens se retrouvent au "canada", centre de triage qui, au milieu de la misère totale d'Auschwitz, constitue un lieu de richesse et donc de trafics. Ainsi, une alliance se trouve-t-elle échangée contre un pain !

Un matin, Stenia, chef du camp, interpelle Simone Veil :

- "Tu es vraiment trop jolie pour mourir ici. Je vais faire quelque chose pour toi, en t'envoyant ailleurs." Je lui ai répondu : "Oui, mais j'ai une mère et une soeur. Je ne peux accepter d'aller ailleurs si elles ne viennent pas avec moi." A ma grande surprise, elle a acquiescé : "D'accord, elles viendront avec toi." (...) Fait incroyable, cette femme, que je n'ai par la suite croisée que deux ou trois fois dans le camp, ne m'a jamais rien demandé en échange. Tout s'est donc passé comme si ma jeunesse et le désir de vivre qui m'habitait, m'avaient protégée."

De fait, toutes trois sont rattachées au kommando de Bobrek de juillet 1944 à janvier 1945. 37 femmes comptaient au nombre des 250 déportés astreints à fabriquer des pièces d'avions pour Siemens.



Atelier du kommando de Bobrek (DR)



L'avance des troupes soviétiques va entraîner l'évacuation de Bobrek, le 18 janvier 1945. Via l'usine de Buna à Auschwitz, c'est le début pour près de 40.000 déportés d'une atroce marche de la mort par moins trente degrés. Septante kilomètres puis Gleiwitz où les SS entassent les femmes sur des wagons plats. Direction Mauthausen qui refuse les déportées, faute de place. Encore huit jours, cette fois vers Dora, un kommando de Buchenwald. Et Simone Veil de poser la question :

- "Pourquoi les nazis n'ont-ils pas tué les Juifs sur place, plutôt que de les embarquer dans leur propre fuite ? La réponse est simple : pour ne pas laisser de trace derrière eux."

Pas plus de deux jours à Dora, puis, le 30 janvier, Bergen-Belsen :

- "Les conditions de vie, si l'on peut encore utiliser cette formule, y étaient épouvantables. Il n'y avait plus d'encadrement administratif, presque pas de nourriture, pas le moindre soin médical. L'eau elle-même faisait défaut. (...) Et comme si tout cela ne suffisait pas au malheur des silhouettes squelettiques qui erraient à la recherche de nourriture, une épidémie de typhus s'était déclarée."

A
Bergen-Belsen, le destin remet face-à-face Stenia et Simone Veil. En conséquence, cette dernière est affectée à la cuisine des SS, sa vie étant ainsi sauvée pour la seconde fois. Hélas, le 15 mars, le typhus emporte sa mère. Et en avril, Milou est atteinte à son tour par la maladie. Et il est malaisé d'utiliser le mot de "libération" pour l'arrivée des Anglais le 17 avril. Car devant l'épidémie, les Alliés tendent à leur tour des barbelés puis le rapatriement se fait douloureusement attendre un long mois :

- "Un officier de liaison français avait recueilli et vérifié nos identités. C'était la première fois depuis des mois que nous utilisons nos propres noms. Nous n'étions plus des numéros. Lentement, nous retrouvions notre identité, mais on sentait que les autorités françaises n'étaient pas trop pressées de nous récupérer (...) Puis on nous a expliqué que nous allions rentrer par camions, ce qui nous est rapidement apparu comme un scandale ; les autorités avaient su trouver des avions pour les soldats {prisonniers de guerre} mais pas pour nous. (...) De là à penser qu'aux yeux de notre propre pays le sort des déportés n'avait gère d'importance, il n'y avait qu'un pas. Beaucoup de nos camarades l'ont franchi."

Au retour, des rescapés s'entendent reprocher de... revenir vivants. Ou encore subissent des jugements définitifs selon lesquels, après tout, n'est-ce pas, ce n'était pas si terrible que cela la déportation. La guerre est terminée mais pas l'antisémitisme n'a pas disparu pour autant !

Simone Veil ne s'attarde pas sur les manifestations déplacées rencontrées alors mais ne les esquive pas non plus. Ainsi, juste quelques mots pour ce fonctionnaire de haut niveau qui, en 1950-1951, lui demande en désignant le numéro matricule 78651 tatoué sur l'avant -bras, s'il s'agit d'un "numéro de vestiaire" !!! Ou encore en 1959 :

- "J'étais magistrat au ministère de la Justice, en poste à l'administration pénitentiaire. Mon directeur reçoit un jour un magistrat retraité qui vient lui demander de présider un comité en faveur des libérations conditionnelles. Il accepte, mais n'ayant pas le temps de se déplacer, l'informe ultérieurement que le magistrat qui s'occupe de ces questions dans son service, le représentera. C'était moi. Réponse de l'ancien président du tribunal de Poitiers : "Comment ? Une femme et une Juive ? Mais je ne la recevrai pas !"

Ce chapitre III se termine par l'évocation d'auteurs d'ouvrages "essentiels". Ainsi, Primo Levi, Robert Antelme, David Rousset et Aharon Appelfeld. Mais :

- "Tout ce qu'on peut dire, écrire, filmer sur l'Holocauste n'exorcise rien. La Shoah est omniprésente. Rien ne s'efface : les convois, le travail, l'enfermement, les baraques, la maladie, le froid, le manque de sommeil, la faim, les humiliations, l'avilissement, les coups, les cris... non, rien ne peut ni ne doit être oublié. Mais au-delà de ces horreurs, seuls importent les morts."





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