P 203. Le CERCIL publie

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

Les cahiers d'Abraham Zoltobroda et le Convoi 6 de Pithiviers.

 

Si vous souhaitez entamer l'an nouveau par des conférences qui ne ronronnent pas et par des publications aussi originales qu'enrichissantes, comment ne pas citer le CERCIL ? Ce sigle correspond au Centre d'Etude et de Recherche sur les Camps d'Internement du Loiret (Beaune-la-Rolande, Pithiviers et Jargeau) et la déportation juive. Un Centre qui, par partage des mêmes objectifs professionels, participa à la cérémonie du 3 décembre à l'Assemblée nationale.

A notre connaissance (forcément limitée), le dernier volume proposé en cette fin 2007, confirme que la Shoah, en tant que champs de recherches, est loin d'avoir été totalement explorée et que les historiens ne courent pas le risque de se répéter à satiété. Ainsi, combien savaient que des juifs, pour échapper aux convois de la mort vers Auschwitz, avaient volontairement cherché à s'abriter derrière les murs d'un hôpital dit psychiatrique ? 

 

"Interné d'office, du camp de Beaune-la-Rolande à l'hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais. Les cahiers d'Abraham Zoltobroda."

 

  Editions CERCIL

 

Présentation par le CERCIL :

- "Paradoxe de l'histoire, les hôpitaux psychiatriques français, devenus des mouroirs sous le régime de Vichy (1), ont aussi abrité des victimes des persécutions nazies. Abraham Zoltobroda est de ceux-là.

Arrêté et interné au camp d'internement de Beaune-la-Rolande (Loiret), cet homme, juif polonais réfugié en France, relate sur des cahiers d'écolier son combat acharné pour rester « dans la maison des fous », à Fleury-les-Aubrais.

Grâce à cette stratégie de survie, il échappera au sort des milliers de Juifs (plus de 16.000) qui après avoir été internés dans les camps du Loiret, furent dans leur très grande majorité déportés et exterminés à Auschwitz Birkenau.

Son récit, ceux de sa femme et de son fils Camille, les documents d'archives publiques et privées, tous inédits, sont publiés dans ce livre. Des analyses historiques, sur l'internement des Juifs dans le camp de Beaune-la-Rolande, les conditions d'internement dans les hôpitaux psychiatrique pendant la seconde guerre mondiale, accompagnent ces précieux documents."

 

 

 Editions CERCIL (2)

 

"Pithiviers - Auschwitz 17 juillet 1942, 6h15. Convoi 6, camps de Phitiviers et Beaune-la-Rolande."

Témoignages recueillis par Monique Nodovorsqui-Deniau. Préface de Simone Veil. Edition présentée et annotée par Katy Hazan, Benoît Verny, Nadine Fresco.

 

Le convoi 6 du 17 juillet 1942 (la veille de celui vers Les Mazures) ? 928 déportés dont 24 enfants de 12 à 17 ans. Environ 80 rescapés dont un seul adolescent de 15 ans. Tous trahis et livrés par l'Etat français.

101 témoignages sont réunis dans ce fort volume. Une oeuvre obstinée de mémoire pour rendre une identité, une personnalité à ces ombres d'abord honteusement mises derrière les barbelés de Pithiviers. Ensuite envoyées directement à Auschwitz. Ce travail rassemble et des souvenirs oraux, et des archives ainsi que des documents consultables par les lecteurs. Une vraie somme. Pour suivre les logiques administratives de la collaboration. Pour approcher cette humanité des persécutés qui vont ensuite connaître l'innommable.

Il y a des livres que l'on abandonne provisoirement ou même définitivement en chemin. D'autres dont la lecture est professionnellement indispensable mais ardue. Certains vous retiennent page après page malgré une illustration passe-partout mais grâce à leur contenu inédit. Par contre, cette publication du CERCIL allie une iconographie de tout grand intérêt à une étude historique exceptionnelle. Notre respect devant ce "Pithiviers-Auschwitz" n'est pas de commande mais motivé et renouvelé à chaque relecture...

 

Simone Veil :

- "Ce n'est pas seulement l'histoire d'un convoi : c'est l'histoire de plusieurs générations de Juifs de France, dont le livre relate les origines, comme l'arrivée difficile en France de familles pauvres mais soudées, le sort tragique, mais aussi la recherche, souvent lente, toujours douloureuse, des traces, des souvenirs, de la vérité.

Et je voudrais le dire, le livre puise toute sa force, paradoxalement dans la vie. La vie de ceux qui furent déportés parce que nés juifs, mais aussi la vie et la survie de ceux qui furent cachés pour éviter de partager leur sort, une vie tout entière construite et reconstruite sur l'absence, celle que nous, nous qui revenions des camps, nous avons partagé avec eux, dans la culpabilité pour certains, dans la soif de l'action pour d'autres, dans un irréversible chagrin pour tous."

 

Monique Nodovodorsqui-Deniau (3) évoquant particulièrement les jeunes :

- "J'ai tenté, pour ce livre, de recueillir autant d'informations qu'il était possible. Il importait de montrer que chacun d'eux était un enfant avant d'être un enfant déporté. Qu'il était insouciant ou studieux, poète, proche de sa famille... Pour cela, j'ai retrouvé une soeur, un frère, une cousine, une tante. Parfois aussi un camarade de classe, un habitant du village où une fillette était réfugiée avec ses parents. Tous ces témoins ont souhaité parler de ces enfants et de ces adolescents. Même si, pour certains, il a fallu plusieurs mois avant de vaindre la douleur et d'accepter l'évocation.

Mais il y a eu des jeunes, arrêtés seuls ou en famille, dont il ne reste rien, pas même une photographie, parce que je n'ai retrouvé personne pour les évoquer. Eux aussi font partie du convoi 6 et j'ai tenu à ce que, à partir des documents d'archives que j'ai pu retrouver, un texte rappelle leur existence. Pour retracer le parcours de ces vies si brèves, j'ai cherché leurs traces dans les Archives des départements où ils avaient vécu avant de disparaître : Loir-et-Cher, Loiret, Nièvre, Yonne, Doubs, Côte d'Or. J'ai pu ainsi parfois reconstituer les circonstances de leur arrestation et les étapes de leur itinéraire jusqu'à leur internement."

 

Katy Hazan (4) :

- "Les enfants de ceux qui sont partis témoignent aujourd'hui, dans ce livre. Ils évoquent leur vie d'avant, avec nostalgie et réalisme. Ils parlent de leurs parents pour leur donner un supplément de vie. Enfin, en termes pudiques, ils racontent leur errance d'enfants cachés chez des nourrices, plus ou moins compréhensives ou plus ou moins maltraitantes, leur détresse et leur solitude pendant la guerre, mais aussi leurs espoirs. Ils étaient des enfants qui riaient le jour et pleuraient la nuit. Pour eux, la vraie guerre commence après la guerre, quand tout s'effondre et qu'ils attendent un impossible retour."

 

Benoît Verny (5) :

- "Les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande sont de création française; il s'y concrétise deux choix fondamentaux du régime de Vichy : l'antisémitisme et la politique de collaboration. (...)

Le personnel de surveillance, entièrement français, est triple : des unités de gendarmes venues de la banlieue parisiennes sont chargées d'assurer la sécurité extérieure, des douaniers repliés du sud-ouest s'occupent de la sécurité intérieure, des gardiens auxiliaires locaux assurent celles des tâches matérielles qui ne peuvent pas être imposées aux internés. Les chefs de camp sont des officiers de gendarmerie en retraite, plutôt âgés. (...)

Les internés ne voient pratiquement pas d'Allemands dans ces camps, si ce n'est à l'occasion de quelques passages d'inpection, puis lors de la montée dans les wagons de la déportation."

 

La lecture de cette somme montre le chemin parcouru depuis les années 50. Souvenez-vous, en 1956, Alain Resnais participe à la prise de conscience des réalités de la déportation avec son documentaire "Nuit et brouillard". Ce film ne sortira, décide la commission de censure, qu'à la condition de ne pas contenir une image du camp de Pithiviers. Image trop cruelle ? Trop insupportable ? Jugez-en, cette image, la voici :

 

 Pithiviers 1941 ("Nuit et brouillard") : image censurée entre 1956 et 1997

 

Alain Resnais se pliera à la censure. Donc il rendra impossible l'identification de l'uniforme porté par le personnage de gauche. Autrement dit, il veillera à ce que les spectateurs ne puissent se rendre compte qu'à l'avant plan gauche, un gendarme français remplit les fonctions de garde-chiourne. Le képi va notamment disparaître dans un espace noirci...

C'était en 1956. Il fallut attendre... 1997 pour que "Nuit et brouillard" retrouve sa version originale avec une image intacte.

 

Notes :

(1) Lire page 142 : "45.000 morts de faim parmi les "fous" de France occupée."

(2) Un volume de 360 p. (22 x 27), février 2006. 22 Euros.

(3) Sa mère, sa tante et une cousine de 13 ans comptent au nombre des déportées du convoi 6.

(4) Historienne.

(5) Historien du CERCIL.

 

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