P. 208. Le convoi vers Drancy...

Publié le par Jean-Emile Andreux

Les 4-5 janvier 1944 : le Judenlager des Mazures a vécu ses dernières heures. De Charleville, un convoi part pour Drancy...

Après avoir été consignés dans une baraque du camp des Mazures (voir page 207), les juifs d'Anvers sont descendus en camions vers Charleville.

Parmi ceux qui s'évaderont ensuite, il en est qui répondirent après guerre à des interrogatoires de police dont voici deux brefs aperçus :

Henri Reicher : 

- "4 janvier 1944 : date de fermeture du camp et du transfert à Dransig."  (Service des Victimes de la Guerre, Procès verbal 4 mars 1948).

Nathan Szuster :

- "Le 4 janvier 44, nous (c'est-à-dire les Israélites) fûmes transportés en camion vers Charleville d'où je me suis évadé de la gare de triage. C'est grâce aux renseignements d'un résistant notoire (1) que j'ai pu m'évader." (SVG, PV 26 novembre 1951).

Dans ses souvenirs recueillis au cours des recherches sur Les Mazures, Nathan Szuster, sans ostentation mais toujours avec vigueur, a effectivement exprimé et répété sa volonté bien arrêtée de s'évader dans ce contexte de fin de camp.

Nathan Szuster :

- "
Début janvier 44, sur le camion ouvert qui avait quitté le camp, je dis à Stan (2) : "On en prend un chacun..."
Mais Schamis me demande : "Tu oses faire ça ?", du coup, mon courage est retombé.
A la gare de Charleville, je suis passé devant les wagons à bestiaux.
Puis devant les gendarmes français. Les Allemands étaient à l'autre bout.
J'ai sauté au-dessus de bois qui étaient entassés et je me suis sauvé...
Je pense que Peretz s'est évadé après moi...
J
e retourne aux Mazures à pied..." (Témoignage, Blankenberge 22 octobre 2003).

Débarqués à la gare de Charleville, les Anversois des Mazures y voient un convoi de wagons à bestiaux. Et d'autres juifs forcément reconnaissables à leur étoile jaune. Ce sont des Ardennais ou des résidents du département (une trentaine). Ainsi que des familles de la région parisienne mises dans des colonies agricoles de la WOL (3). Tous viennent d'être raflés car à l'exception des Mazures, les Ardennes ne connaissaient aucun camp pour juifs (Judenlager), donc ni camp de rassemblement, ni de transit.

Profitant de l'effet de surprise mais aussi des mouvements précédant la montée de ces persécutés dans les wagons à bestiaux, Nathan Szuster et Josef Peretz vont s'encourir dans des directions différentes. Des coups de feu sont tirés. Sans mal pour eux. Même si parmi des témoins encore en vie après guerre, il en est pour considérer ces deux fugitifs comme perdus.

A l'époque, et pour arracher les convois de chemin de fer aux profondeurs de la vallée mosane, deux locomotives additionnaient leur puissance de traction vers la crête de Launois et jusqu'à la gare de triage d'Amagne-Lucquy. Là s'arrêtaient les convois pour que l'une de ces locomotives soit décrochée...



Les Allemands de la Reichsbahn à la gare d'Amagne-Lucquy (Doc JEA)


Pendant les manoeuvres dans cette gare de triage, un cheminot décoince le système de fermeture extérieure de l'un des wagons à bestiaux. Le nom de ce résistant (4) n'a pas été retrouvé lors des recherches et d'ailleurs cet épisode semblait totalement ignoré sur place jusqu'en 2004.

Le convoi repart vers Rethel (puis ce sera Reims et enfin Bobigny pour le camp de Drancy). Fernand Chanonier a mis par écrit la suite :

- "
Au fur et à mesure que la guerre se prolongeait, les Allemands voyaient augmenter les sabotages, notamment ceux des lignes de chemin de fer.

Ordre fut donné à chaque commune de fournir des hommes pour garder les voies de la SNCF. Nous sommes en 1944, c'est le tour du village de Novy-Chevrières à prendre la garde à la mairie-école de Sault-les-Rethel...

La salle du conseil est le poste de garde où se trouvent : table, poêle et lits. Monsieur Rousseau est chef de poste, il donne le lieu de garde à chacun, les plus jeunes près du tunnel de Tagnon, le dernier près du pont canal, celui-ci gardé par les Allemands.

Contre la rue d'Italie, en haut du talus avaient été disposées les unes sur les autres des bottes de paille formant un abri carré, quelques planches comme toit, un vieux poêle à l'intérieur, pas de porte, simplement une ouverture au sud. Le ravitaillement en combustible : bois et charbon présentait quelque difficulté.

Je me trouvais de garde avec un habitant de Rethel qui en faisait son métier, remplaçant ceux qui évitaient toute responsabilité.

Il était près de deux heures du matin, la pleine lune permettait de bien distinguer la manoeuvre d'un train venant de Charleville, derrière la locomotive, le wagon de double équipe (mécanicien et chauffeur) se reposant huit heures, pendant que l'autre travaille ; derrière un wagon de marchandises couvert et dont la porte coulissante est légèrement entr'ouverte. J'avais pris le seau à charbon ; si la machine s'arrête pour aller à l'arrière, vite je demanderai pour faire le plein de houille, hélas ! Voici le wagon de marchandises qui arrive devant moi ; quelle idée me germe dans la tête, je crie : "Sautez les gars" la porte s'ouvre, en voilà un qui saute sur le ballast, puis deux et ils sont bientôt dix à terre, certains tout près, d'autre se tiennent à distance. "Approchez, n'ayez pas peur, mais attention, les Allemands sont tout près, au pont du canal, après l'abri en paille." Deux rentrent dans l'abri, mon camarade trembre {tremble ?}, les autres sont sur le bord et dans le remblai.

Voilà la relève, mettez-vous deux par deux, tous ont confiance maintenant, et en route vers la mairie, en marchant j'apprends que tous sont Juifs, ils travaillaient dans la vallée de la Meuse, à la forêt ; ils ont été rassemblés et embarqués vers une destination inconnue ; à Charleville, deux ont voulu fuir par les souterrains, ils ont été abattus (5).

Nous arrivons au poste de garde où je préviens Monsieur Rousseau qui accepte tout le monde ; c'est ensuite le partage du peu de victuailles ; café, pain, puis chacun s'endort, au contrôle fait par les Allemands, aucun lit n'est vide, rien n'est découvert.

Le petit matin, certains de nos hôtes se dirigent vers Reims, trois vers Liart, j'accompagne ces derniers afin qu'ils évitent le poste allemand, nous passons par le pont du C.B.R., et nous arrivons sans danger en gare ; les billets sont délivrés.

Tout à coup arrive un officier allemand accompagné d'une sentinelle ; mes compagnons veulent partir : "Regardez les heures des trains", les militaires sont passés, c'est terminé, le train arrive, en voiture, à Amagne, changement vers Liart et le chemin de la liberté, car ils possèdent des noms de personnes pouvant les accueillir." (6).


Fernand Chanonier (Musée du Rethèlois et du Porcien)

Le hasard a voulu qu'à Amagne-Lucquy, ce soit un wagon à bestiaux avec des Anversois qui ait été déverrouillé. Vont en sauter dans les conditions qui viennent d'être décrites :

ARON Léopold,
CASSERES Abraham,
GRUN Henri,
les frères KOGEL Charles et Salomon,
LEMER Salomon,
RAPPEPORT Jules,
REICHER Harry,
SCHAMIS Jacob,
STOCKFEDER David.

En date du 5 janvier 1944, sur le registre des entrées de Drancy, seuls des déportés des Ardennes sont inscrits. Mais il manque 12 noms : ceux de ces évadés de la dernière chance. Tous sans exception seront encore en vie à la libération.


NOTES :

(1) Emile Fontaine, Juste parmi les Nations.

(2) Stan ? Diminutif remplaçant le prénom de Salomon Lemer.

(3) Wirtsaftoberleitung, Direction générale de l'agriculture. Lire les pp 178 à 180 et 183 de ce blog. Ainsi que la page 96 consacrée au livre de Christine Dollard-Leplomb : "Sauveteurs d'étoiles en Ardennes".

(4) Quatre cheminots résistants de cette gare ont été fusillés le 24 juin 1944 :

Arnould rené, chauffeur de route,
Boillot Georges, chauffeur de route,
Maisonneuve Lucien, manoeuvre,

Stadler Robert, forgeron.

(5) Il s'agit bien de Nathan Szuster et de Josef Peretz à propos desquels  Fernand Chanonier estimait encore en 1982 les évasions comme un échec mortel.

(6) Fernand Chanonier, "Un témoignage de la guerre 1939-1945. Le seau de charbon.", Bulletin archéologique, historique et folklorique, Nouvelle série n°55, 2e semestre 1982, Musée du Rethèlois et du Porcien.
Mes remerciements à Marie-France Barbe qui a retrouvé ce document essentiel.


Publié dans Déportés

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