P. 211. Chronique de Paul Hermant le 12/2

Publié le par Jean-Emile Andreux


Si l'actualité est borgne, le chroniqueur est lucide...


Ce blog a déjà servi de chambre d'écho à des chroniques signées et dites par Paul Hermant sur les ondes de la RTF, émission Matin Première (7h15...).
C'est un moment attendu, toujours aigu, jamais décevant. Et ce 12 février tôt matin, le chroniqueur était encore témoin et acteur de notre temps.


(Photo publique, blog Matin Première, flickr)

Paul Hermant :

- "Je donne peut-être l'impression de répéter les mêmes choses, mais je vous jure, ce n'est pas moi qui bégaie ce sont les mêmes choses qui se répètent.

Ce n'est pas moi par exemple qui étais les trois policiers qui sont rentrés dans un café d'Amiens et qui ai crié « Sieg heil », « Mort aux juifs » et « Rouvrons les chambres à gaz » aux clients parce que j'étais habillé en civil, que j'avais peut-être bu un demi coup de trop et que de toute façon je suis plutôt partisan du White power, voyez-vous, et que si vous racontez ce qui s'est passé, je vous promets de belles représailles.

Ce n'est pas moi non plus qui ai chassé un touriste juif américain d'un café de la Grand Place de Bruges parce que je suis un garçon qui ne sert pas ces gens-là qu'on reconnaît bien sûr à leur kippa.

Ce n'est toujours pas moi qui, au commissariat de police du coin, ai refusé de consigner la plainte du touriste au prétexte que l'antisémitisme n'existerait pas en Belgique, je veux dire parce que le délit d'antisémitisme ne serait pas reconnu par la législation de mon pays.

Ce n'est pas plus moi qui ai créé un site Internet à Anvers pour y collecter les faits criminels commis au jour le jour dans la métropole parce que je serais une section locale du Vlaams Belang et que déjà, il y a quelques années, j'avais imaginé un numéro de téléphone vert pour dénoncer les immigrés clandestins. 

Vous voyez ce que je veux dire ? Et même ce que je ne dis pas, est-ce que vous l'entendez ? Par exemple, qu'est-ce qui vous paraît bizarre quand vous lisez dans le journal, à propos de l'histoire arrivée à Bruges à Marc Kalmann, c'est le nom de ce touriste juif américain, quand vous lisez donc que les voisins du café en question « préfèrent, je cite, résumer l'affaire à une querelle sur les tarifs pratiqués : les serveurs jongleraient en effet allègrement avec les prix en fonction du profil des clients ». Et je vous le demande, qu'est-ce qu'ils entendent exactement, les voisins du bistrot, par ce « profil des clients » ? 

Et sur cette question de profil, justement, on lisait aussi et dans le même journal, l'histoire d'Isabelle et de Souad. L'une est juive, l'autre est arabe. Elles vont ensemble dans les classes de lycées et de collèges, en France, pour s'en aller dire deux mots des préjugés, des poncifs et des fantasmes. Elles ne précisent pas qui est qui et demandent aux élèves de trancher sur qui est quoi. Et là, marquez pas de chance, Souad a le nez busqué. En foi de quoi c'est chez elle que le juif est souvent débusqué. Question à deux Euros cinquante : combien Souad aurait-elle payé son café dans ce bistrot brugeois où l'on fixe les prix à la tête du client, ou devrait-on dire plutôt à son nez et à sa barbe ?

Et puis aussi, admettez qu'il est dommage que le site du Vlaams Belang ne concerne qu'Anvers, parce que ç'aurait déjà été un truc à dénoncer, ça, un cafetier qui trafique le petit noir? Allez, belle journée et puis aussi bonne chance."


Chroniques 2002 - 2006, Ed. La Mesure du Possible, 2006.



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