P. 212. "Là où les hommes politiques orientent et les historiens suivent, la mémoire est mensonge" R. Prasquier

Publié le par Jean-Emile Andreux

D'analogies plus que douteuses en devoirs confus.   

 

Pour cette page, il ne sera pas fait appel aux comparaisons d'avis différents si pas opposés et diffusés par les organes de presse.

Ces lignes sont personnelles. Rédigées par un non Français (ceci pour précéder les commentaires habituels qui le déoncent). Et partiellement, si pas très largement, hors de sa modeste sphère de compétence.

Mais enfin, comment rester silencieux devant un sommet de la République qui véhicule de manière à tout le moins problématique des mots, des images, des décisions en rapport direct avec la Shoah ?

 

Car problème il se pose quand la première dame de France évoque le site internet du Nouvel Observateur et plus précisément un sms prêté au Président Sarkozy. Plainte a été déposée. Que la Justice tente de passer. Mais dans sa première interview es qualité dans L'Express du 13 février, Mme Bruni avait tenu à préciser : 

"La plainte justifiée de mon mari n'est pas contre un organe de presse, bien sûr, mais contre les nouveaux moyens de désinformation. Internet peut être la pire et la meilleure des choses. A travers son site Internet, Le Nouvel Observateur a fait son entrée dans la presse people. Si ce genre de sites avait existé pendant la guerre, qu'en aurait-il été des dénonciations de juifs ?"

Suivi d'un correctif sur le site internet de L'Express :

"L'Express me consacre une longue interview, au cours de laquelle j'ai comparé, à tort, les méthodes employées dans les sites Internet avec celles employées par la presse collaborationniste. Si j'ai pu blesser quelqu'un, j'en suis extrêmement désolée."

L'analogie frappait par son incongruité. En effet, la Ve République n'est pas Vichy. Le Nouvel Observateur n'est pas "Au pilori", ni "La France au travail", ni "Le Cahier jaune", ni "Je suis partout"... Le Président Sarkozy n'est pas un persécuté promis pour des raisons racistes à une mort industrielle ainsi que des millions d'autres humains accusés d'appartenir comme lui à une "ethnie" de sous-hommes.

Avec les négateurs, pas d'hésitation. Ceux-là tentent de répandre leurs haines recuites et leurs regrets éternels de l'échec du nazisme, et ce sous forme de pseudos études historiques (ou plutôt hystériques). Ce ne sont que mensonges et manipulations. Avec comme finalité une Shoah d'abord minimisée pour être ensuite niée et enfin l'ouverture de portes sur un avenir où tout pourrait recommencer comme si de rien n'avait été !

Mais il persiste aussi ce phénomène de récupération de la Shoah pour tenter d'apporter comme une "valeur ajoutée" à des questions, à des problèmes sans aucune mesure. Le Président Sarkozy a-t-il, à tort ou à raison, sa vie privée dévoilée ? Il est soi-disant "dénoncé comme un juif pendant la guerre"...

Cette banalisation-là est inacceptable. Elle érode, elle ronge, elle malmène une mémoire revenant de loin et qui appelle respect ainsi que raison garder. Et ce constat ne fait appel à aucune émotivité...

Evidemment, d'autres banalisations ne sont pas du tout neutres. Elles font appel au passé pour tenter de stigmatiser le présent. Sans souci des anachronismes

Un exemple parfait fut offert par le discours d'un élu lors de la remise des diplômes de la reconnaissance aux Mazures - en prolongement de l'inauguration de la pierre du souvenir -. Pour rappel, ces diplômes furent remis à des Ardennais ayant porté aide et assistance à des déportés juifs du Judenlager (1). Les faits se situent donc entre 1942 et 1944. Néanmoins, dans son discours, l'un des politiques estima nécessaire d'affirmer qu'outre le génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale, il y eut ensuite celui de Sabra et de Chatila au Liban ! Comme si pour le XXe siècle, les génocides des Arméniens, des juifs et des Tutsis ne suffisaient pas. Comme si un massacre aussi odieux soit-il, devenait synonyme de génocide. Comme si les déportés des Mazures morts ensuite à Auschwitz avaient le moindre rapport avec le Liban ?!?

Venons-en à la cacophonie succédant à l'annonce faite par le Président Sarkozy devant le CRIF :

"J'ai demandé au gouvernement, et plus particulièrement au ministre de l'Education nationale, Xavier Darcos, de faire en sorte que, chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d'un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah".

"Les enfants de CM2 devront connaître le nom et l'existence d'un enfant mort dans la Shoah. Rien n'est plus intime que le nom et le prénom d'une personne. Rien n'est plus émouvant pour un enfant que l'histoire d'un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui". (2)

Notre grain de sel ne portera pas sur la multiplication de débats actuels : décider d'abord pour ensuite se préoccuper des moyens, âge des enfants concernés : 11 ans, devoir ou travail de mémoire, non concertation avec les professionnels compétents et en première ligne, confusions entre rigueur historique et recours à l'émotivité etc... etc... La Presse déborde de réactions en tous sens.

Mais il se détache ces mots : "un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah".

 

Partie de photographie d'une classe en 1943 avant la déportation des élèves (DR)

 

11.000 ! Par son irremplaçable "Mémorial des enfants juifs déportés de France" (3), Serge Klarsfeld leur a rendu un nom - et quand c'était possible, un visage - à ces 11.000 enfants. Mais, s'il vous plaît, "déportés de France". Ce qui ne signifie pas automatiquement "enfants français".

Les mots présidentiels sont inexacts. Car derrière ces mots, se détachent les figures d'enfants persécutés non pas du fait de leur nationalité (française ou autre) mais parce qu'ils étaient porteurs de l'étoile jaune. Au nombre des gosses emmenés de l'hexagone vers les chambres à gaz d'Auschwitz, se trouvent des petit(e)s né(e)s en Pologne, en Autriche, en Belgique etc... Leurs parents prirent la fuite vers une France qui leur semblait terre d'accueil par excellence. Faut-il s'appesantir sur la suite ?

Cette distinction entre "enfants français victimes de la Shoah" et "enfants juifs déportés de France" est fondamentale.

Et nous voyons ressurgir, dans une dimension certes non comparable, un débats avorté dans les Ardennes. Il y fut question de proposer un "mur des déportés" au Musée départemental Guerre et Paix de Novion Porcien. Fidèle à ses statuts, l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures écrivit au Conseil général des Ardennes ainsi qu'au Musée afin que les déportés des Mazures ne restent pas "oubliés" comme ce fut le cas pendant plus de soixante ans.

La question était alors : un "mur" des "Ardennais déportés" ou des "déportés des Ardennes" ? Dans le premier cas : des "Ardennais" déportés de leur département et/ou d'ailleurs ? Dans le second cas, les juifs du camp des Mazures, incontestablement, avaient été transférés des Ardennes à Auschwitz. En conséquence, l'Association demandait à être associée à toute réflexion et mise en place de projet à ce propos.

Aucune réponse n'a jamais été reçue. Bien que son siège social soit situé dans les Ardennes, elle reste tenue à l'écart de toute concertation. Il est vrai que pour ériger un monument aux Mazures, à l'exception brillante de la Commune même, aucun pouvoir public Régional, Départemental ou autre n'a estimé devoir apporter le moindre soutien. Même si ensuite furent prononcés de vibrants discours(à l'exception de celui évoqué plus haut).

Le Monument du Plateau de Berthaucourt (4) représente un autre exemple de surdité officielle face à l'Association alors que celle-ci appelait à une réflexion sur un travail complet de mémoire.

Ce Monument surplombe Charleville-Mézières. Il porte les noms des fusillés du département. Dans un courrier officiel, l'Association rappelait en 2004 :

- "Le Monument de Berthaucourt suscite lui aussi des questions que le recul du temps et une approche historique autorisent, sans climat passionnel ni conflictuel... Reste l'absence de juifs fusillés en tant que tels. Dans d'autres Régions de France, ils ne furent pas écartés de Monuments commémoratifs comparables (ainsi en Corrèze, haute terre de Résistance). Mais pour les Ardennes et selon Jacques VADON (5) : "Malgré l'insistance du regretté M. Picard, président de la communauté juive des Ardennes, seuls sont inscrits sur le monument de Berthaucourt ceux des juifs qui ont effectivement fait de la Résistance..."

(le juif) de par sa seule naissance, fut persécuté : privé de profession et de biens, marqué, exclu, traqué, interné, déporté, et dans le cas de son rejet sur le Monument de Berthaucourt, fusillé. Il n'avait pas "volontairement et effectivement cherché à nuire à l'occupant" selon l'estime de la commission chargée de fixer la liste du Monument...

Mais qu'a-t-on voulu connaître de la résistance de ce juif face à l'occupant et à Vichy ? Ces derniers, eux, l'estimèrent suffisamment "nuisible" pour procéder à son extermination. Depuis lors furent d'ailleurs instaurées légalement les notions de "crimes contre l'humanité" pour sauver la Shoah et ses victimes des oubliettes profondément creusées à leur intention pendant et après guerre.

L'exemple du Judenlager des Mazures n'est-il malheureusement pas éclairant : un "oubli" total depuis 1942-1944 jusqu'à 2002 ? Soit l'"oubli" de 239 morts dont deux fusillés !"

Pas un seul accusé de réception. Et encore moins de réponse en trois années déjà écoulées.

Voilà. D'un côté les discours généreux, sincères ou pas. De l'autre, les réalités de terrain. Demain et après-demain, les historiens auront à plancher sur des archives et des documents empreints de confusions multiples pour tenter de comprendre notre présent qui parle tant de mémoire sans toujours peser ses mots.

 

NOTES :

(1) Voir page 16 et les photos en annexe sur ce blog.

(2) AFP.

(3) Serge Klarsfeld, "Le mémorial des enfants juifs déportés de France - T. 4 La Shoah en France", Fayard, 2001.

(4) Une conférence sera donnée par Philippe Lecler (Liens), le 29 février, 18h30, aux Archives départementales - Charleville-Mézières, 10 rue de la Porte de Bourgogne :

- "Le Mémorial de Berthaucourt, martyrologue de la Résistance ardennaise". Une étude statistique de la liste des morts inscrits sur le monument de Berthaucourt, à travers l'exemple de quelques parcours individuels, permet de cerner les différents moyens de répression de la Résistance mis en oeuvre par les Allemands de 1940 à 1944 dans les Ardennes.

(5) Jacques Vadon. Revue Historique Ardennaise, Tome XXII - Année 1987. "Les fusillés ardennais pendant l'occupation : mai 1940 - septembre 1944" (pp 185 à 204). 

 

 

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philippe lecler 15/02/2008 13:28

Toutes ces remarques sont extrêmement justes... Sur Berthaucourt : la liste des noms fut dressée, au début des années 50, d'une manière aujourd'hui incompréhensible. Le but de mon étude est, outre de dresser la liste, avec notices biographiques, des 506 victimes de la répression allemande inscrites sur les murs du Mémorial, mais de mener une réflexion sur la destination du Mémorial, alors que la mémoire de l'Occupation s'éloigne inexorablement. Je crois sincèrement qu'aux fins mémorielles on  doit ajouter une dimension pédagogique, et que le Mémorial devra demain porter les noms de toutes les victimes du nazisme dans le département.

Jean-Emile Andreux 15/02/2008 13:56

Merci pour ces précisions. Je n'y ajouterai qu'un seul exemple précis : la famille Brichet de Hargnies.
Gabriel Brichet a son nom sur le Monument au contraire de Marie Zoé et de René Brichet qui ont été cependant abattus avec lui le 5 septembre 1944. Mais le premier fut reconnu comme résistant et les deux autres non...