P. 213. "Là où les hommes politiques orientent et les historiens suivent..." (2)

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

Simone Veil : "Inimaginable, insoutenable, dramatique et surtout injuste" !

 

Sur le Site internet de L'Express, Simone Veil répond au discours du Président Sarkozy :

- "A la seconde, mon sang s’est glacé... (lors du dîner du CRIF)

C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste. On ne peut pas infliger cela à des petits de 10 ans ! On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés, après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs, beaucoup d’enseignants parlent - très bien - de ces sujets à l’école...

"Comment réagira une famille très catholique ou musulmane quand on demandera à leur fils ou à leur fille d’incarner le souvenir d’un petit juif ?"

 

Simone Veil au Lycée du Parc Impérial à Nice. 16 octobre 2007. Inauguration de plaques en souvenir de la déportation d'élèves juifs (DR).

Rescapée d'Auschwitz, Présidente d'honneur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Simone Veil n'est en rien isolée dans son rejet radical de l'initiative unilatérale prise par le Président et déjà évoquée sur la page 212 de ce blog.

 

Le CRIF, au dîner duquel fut annoncée la décision du Président, tient à éviter tout amalgame et précise :

- "Lorsque nous avons évoqué la banalisation de l'antisémitisme, notamment chez les plus jeunes, et la nécessité de combattre les stéréotypes dès l'école primaire, on pensait davantage à une éducation à la tolérance. Notre demande ne portait pas sur le devoir de mémoire, car, en la matière, beaucoup de choses existent déjà".

 

Boris Cyrulnik (bébé rescapé de rafle à Bordeaux) :

- "Il ne faut pas personnellement impliquer un enfant en lui demandant de s'identifier au destin tragique d'un déporté car on perd le bénéfice de la distance affective".(Le Monde)

 

 

Elie Wiesel :

- "La mémoire peut être une bénédiction ou une malédiction. Tout dépend de ce qu’on en fait... Le passé est dans le présent: il peut l’enrichir ou l’empoisonner. Le passé peut être envahissant. Il peut même produire le chaos. (La Croix)

 

Hélène Mouchard-Zay :

- "C’est l’Histoire qu’il faut enseigner à l’école. La mémoire, comme la venue de témoins directs par exemple, est un complément nécessaire. Il ne faut pas que l’enfant considère la Shoah comme une parenthèse historique sortie de son contexte. Elle est l’aboutissement d’un long processus. L’enfant doit savoir qu’à un moment, il aurait sans doute été possible de dire non pour que tout ceci n’arrive pas. Par cette proposition, on fragmenterait la mémoire. Un enfant de dix ans risquerait d'être écrasé par le poids d'une telle mémoire et de devoir vivre avec un fantôme, tout englouti dans l’émotion. On n'a pas le droit de risquer de lui imposer une telle culpabilité.
Ce n’est pas aux enfants d’assumer nos responsabilités d’adultes. La génération passée a cherché à protéger ses enfants de la violence de la Shoah. Ne tombons pas dans le travers inverse." (Libération-Lyon)

 

Annette Wieviorka :

- "Quand on s'adresse à des enfants de CM2, on parle à une génération qui n'a pas de 'souvenirs' de l'époque en question. On doit lui inculquer des apprentissages et non lui faire porter le poids des morts et de leur mémoire... Même si l'émotion est parfois un bon vecteur, je défends l'idée d'un enseignement qui fait appel à l'intelligence et à la réflexion. Avec ce projet-là, on n'est même pas dans l'émotion, on est dans la tétanie". (Le Monde)

 

Henry Rousso :

- "Le bruit médiatique vient, une fois de plus, troubler le respect et le silence des morts de l'Histoire... De l’Histoire, on ne nous montre plus aujourd’hui qu’un usage utilitaire. Le passé est devenu un entrepôt de ressources politiques ou identitaires où chacun puise à son gré ce qui peut servir ses intérêts immédiats." (Libération)

 

Claude Lanzmann :

- "Gardons-nous de l'activisme mémoriel qui semble, à chacune de ses éruptions, redécouvrir à neuf ce qui est su depuis si longtemps, et, incapable de regarder en face l'immensité de la perte, s'ingénie à ouvrir des chemins secondaires qui instituent l'oubli plus que la mémoire."

 

Patrick Veil :

- "Sur des sujets sensibles où l'on attend du Président qu'il rassemble, qu'il unisse et qu'il apaise, il crée tension et désordre dans la société, inutilement et dangereusement. On ne joue pas avec l'Histoire et la mémoire d'un pays." (Marianne)

 

Alain Finkielkraut :

- "Tout bien pesé, je pense que c’est une initiative malheureuse. Nicolas Sarkozy ne s’est accordé ni le temps de la réflexion, ni celui de la consultation. Il a pris tout le monde de court, sauf Serge Klarsfeld. Et il s’est trompé d’époque. Le temps est révolu où la mémoire de la Shoah protégeait les Juifs de l’antisémitisme. Aujourd’hui, elle les y expose. Plus on en parle et plus ça énerve. Le premier impératif philosophique, c’est : “Connais toi toi-même” ; le premier impératif politique, c’est, comme le souligne Hannah Arendt : “Connais ton ennemi.” Et l’ennemi contemporain n’est pas l’idéologie raciste mais l’idéologie victimaire. D’autres descendants de victimes réclament leur dû, d’autres communautés exigent leur part de Shoah. Le geste de Sarkozy apparaît aux Indigènes de la République, aux héritiers des esclaves, aux ex-colonisés et aux défenseurs de la cause palestinienne, comme un cadeau supplémentaire à ceux qui sont déjà les chouchous de la mémoire. “Trop, c’est trop”, disent-ils de plus en plus fort." (causeur.fr)

 

Association Liberté pour l'Histoire :

- "Quelque respectable que soit l'intention de M. Sarkozy, cette initiative substitue une démarche purement émotive à un apprentissage critique de l'histoire qui demeure le premier devoir des éducateurs".(Communiqué 16/02/2008)

 

La LICRA :

- "L’enseignement de l’histoire de la Shoah ne saurait passer prioritairement par le recours à l’émotion car cela conduit à tous les anachronismes et confusions puisque le temps est aboli par l’approche identificatoire. Profiter de l’immaturité psychologique de jeunes élèves de cm2 ne nous paraît pas judicieux si c’est l’histoire que l’on veut transmettre. Est-il sage, à l’âge où l’enfant construit sa personnalité, de lui demander de s’identifier à un enfant mort et porter la responsabilité d’être le « gardien » de son souvenir ? Enfin, par cette injonction à destination du monde scolaire émanant du politique, la LICRA s’inquiète de voir offerte une nouvelle occasion d’expression à ceux, élèves ou adultes, qui contestent les contenus d’enseignement relatifs à la Shoah." (Communiqué 15/02/2008)

 

Nicolas Sarkozy :

- "Quand je vois ce petit tumulte, je me dis, mon Dieu, on fait un grand tumulte là-dessus". (L'Ardennais)

 

Serge Klarsfeld :

- "L 'initiative du président de la République est extraordinaire, et ceux qui en sont aujourd'hui les détracteurs prétendront demain en avoir été les inspirateurs. Pendant des décennies, les dirigeants des organisations juives qui laissaient vivoter le précieux Mémorial du martyr juif inconnu et Centre de documentation juive contemporaine invoquaient la mémoire des milliers d'enfants Juifs déportés de France sans même savoir qui ils étaient et combien ils étaient." (Le Monde)

 

 

Exprimé page 212, notre étonnement d'entendre le Président évoquer un devoir de mémoire envers les "11.000 enfants français victimes de la Shoah" alors qu'il s'agit plus exactement et en vérité de 11.000 enfants, loin d'être tous Français mais tous victimes de la Shoah car juifs, cet étonnement est largement dépassé. D'où cette page 213 autrement plus lourde de sens. 

 

A propos de lourdeur, la défense du Président s'enfonce dans la récupération et atteint des sommets nouveaux dans le point Godwin. Selon le Nouvel Observateur, le Secrétaire d'Etat aux relations avec le Parlement, Roger Karoutchi a publiquement estimé ce 16 février que :

- "les attaques contre Nicolas Sarkozy sont comparables à celles subies par Jean Zay... et qui avaient contribué à ce qu'il soit tué."

Pardon, mais ça devient du n'importe quoi dans les sphères officielles !!! Jean Zay avait été odieusement dénoncé et comme juif, et comme franc-maçon et encore comme ministre du Front Populaire. Aux bottes de Vichy, le Tribunal militaire de la 13e Division l'avait condamné à la dégradation militaire et à la déportation à vie. C'était le 4 octobre 1940. Quand le vent de l'histoire tourna, le 20 juin 1944, des miliciens français extrairent Jean Zay de prison pour l'abattre dans l'Allier.

L'actuel Président n'est ni juif, ni franc-maçon, ni ancien ministre d'un gouvernement de gauche, ni menacé par un tribunal militaire. Et encore moins ciblé par des miliciens vichystes, à moins de désigner comme tels des opposants démocrates...

Si les mêmes qui cherchent à imposer en primaire des cours sur les enfants victimes de persécutions racistes, relisaient leur histoire de France avant de se livrer à des analogies impossibles, ils éviteraient de polluer les débats sur le travail de la mémoire spécifique à la Shoah.

 

 

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jANDRY 15/02/2008 22:15

Je remercie tous les responsables des actions et accents de vérité sur l\\\'holocauste perpétré par les nazis et leurs alliés de leur témoignage et prise de position après les propos et propositions \\\'hallucinants\\\' de M.Sarkozy, président éphémère de la République française. Errare humanum est!