P. 214. Paix à Jean Zay

Publié le par Jean-Emile Andreux

"Souvenirs et solitude" d'un juif dénoncé comme tel mais aussi comme franc-maçon et comme ministre du Front Populaire. Assassiné par la Milice de Darnant.

 

Dans la cacophonie qui se prolonge après l'annonce faite par Nicolas Sarkozy d'imposer aux gosses de CM2 la perpétuation de la mémoire d'enfants juifs victimes de la Shoah, se détache un étrange rapprochement établi par le Secrétaire d'Etat aux relations avec le Parlement. En effet, du moins à en croire Le Nouvel Observateur (17 février), Roger Karoutchi, emporté par le désir de prendre la défense du Président, n'a pas hésité à s'inquiéter pour celui-ci d'un sort comparable à celui de Jean Zay.

Le 20 juin 1944, des miliciens le retirèrent de la prison de Riom pour l'assassiner dans un bois de l'Allier.

Toute comparaison avec Nicolas Sarkozy est objectivement impossible. N'empêche. Un Secrétaire d'Etat a franchi ce degré supplémentaire dans une escalade à la trituration de l'histoire entre 1940 et 1945...

Pour revenir à la mémoire ainsi malmenée de Jean Zay, il suffit d'ouvrir ses "Souvenirs et solitude" rédigés en prison. Car, dès octobre 1940, Vichy avait chargé le Tribunal militaire de Clermont-Ferrand de le condamner à la déportation à vie pour "désertion face à l'ennemi". En vérité, pour avoir gagné avec d'autres élus de la République, l'Afrique du Nord dans le vain espoir d'y poursuivre la lutte contre les envahisseurs nazis. Derrière les barreaux, ce persécuté remplit des feuillets entre le 6 décembre 1940 et le 7 octobre 1943. Ce journal a été réédité en 2004 :

9 janvier 1941 :

- "J'ai cessé d'avoir affaire avec l'administration pénitentiaire militaire pour appartenir à l'administration pénitentiaire civile. Gros changement en ce qui concerne les gardiens : mes surveillants sont ici de braves gens corrects et prévenants. Par contre, je voisine désormais avec la vraie clientèle des prisons, tout-venant ordinaire de la correctionnelle et de la cour d'assises, petits délinquants et grands criminels, mélangés avec indifférence comme le veut notre effarant système pénitentiaire, le plus arriéré d'Europe... Le détenu qui vient faire ma chambre est un jeune plombier, gratifié de trois mois de prison pour avoir dit dans un débit : "Le gouvernement de Chazeron vaut celui de Vichy"...

17 janvier :

- "Ce n'est pas la première fois dans notre histoire que les militaires ont perdu une guerre par leur impéritie et leur manque d'imagination. Mais c'est la première fois sans doute qu'en sanction du désastre ils s'emparent du pouvoir. La République a souvent craint la dictature des généraux vainqueurs. Elle n'avait pas songé à redouter celle des généraux vaincus."

27 janvier :

- "L'existence continue sans moi, indifférente et machinale. On a pu me retirer de son circuit et rien ne s'en trouve altéré. Cette sensation est une des plus cruelles pendant les premiers mois de prison. Elle est un avant-goût de la mort, puisqu'elle nous révèle le peu de place que nous tenions et que rien ne sera changé sous le soleil quand nous aurons disparu. Puissante leçon d'humilité."

21 avril :

- "Le moment le plus pénible à surmonter, c'est celui du crépuscule, la lente et mélancolique soirée, car c'est d'ordinaire, pour les hommes libres, l'heure du foyer retrouvé. Quand la nuit vient murer la fenêtre, que l'électricité s'allume, on pense à l'employé, à l'ouvrier, au paysan qui, la journée de travail achevée, retourne à la tiédeur de sa maison, y rejoint la femme, les enfants, sa place à table, les habitudes fidèles. Alors la solitude pèse sur vous de tout son poids. Le livre tombe des mains ; la pensée s'envole. C'est l'heure de rester maître de soi et de choisir pour sa rêverie les sentiers les moins sombres, ceux où l'on ne côtoie pas trop de précipices."

17 septembre :

- "Je reçois avec plaisir de Léon-Paul Fargue son dernier volume, Haute Solitude. Beau titre, qui recouvre de riches proses, de chatoyants tableaux parisiens, de nostalgiques peintures, où de poète magicien habille d'une extraordinaire profusion verbale de fines émotions."

12 février 1942 :

- "Le Journal officiel publie en feuilleton la liste des "hauts dignitaires de la maçonnerie". Certains amateurs doivent suivre avec avidité ces piètres révélations, comme les épisodes des nouveaux "Mystères de Paris" auxquels ils prêtent un parfum romanesque. On les égare d'ailleurs, car il s'agit souvent de vieilles listes trouvées dans des archives provinciales ; des notaires, des coeillers d'arrondissement, morts depuis dix ans, en garnissent les colonnes. Mon nom a paru, me dit-on, dans une des récentes listes, bien à tort, car je n'ai jamais été "haut dignitaire", à beaucoup près... Mais je bénéficie  d'un consolant voisinage : celui du clown Grock, de son vrai nom Wettach, "dix-huitième à la loge Art et Sciences" ! Les imprécations des journaux de Vichy prennent ainsi leur véritable allure de farce."

12 novembre :

- "Les illusions que je pouvais encore avoir sur les surveillants de la maison d'arrêt, sur leur courage éventuel, capable de faire passer les sentiments secrets avant les consignes officielles, se sont dissipées en vingt-quatre heures. Il n'y a qu'effarement et crainte. Le silence s'accroît, la surveillance se renforce, méfiante, hargneuse. Se peut-il que la présence de quelques centaines d'uniformes feldgrau dans les rues de Riom ait suffi à retransformer en geôliers disgracieux des hommes qui, depuis bientôt deux ans, m'avaient confié peu à peu et spontanément leur dégoût du métier qu'on leur faisait faire ? Mais l'humanisation progressive que j'avait observée autour de moi pendant ces deux années s'est évanouie d'un seul coup."

12 mai 1943 :

- "J'atteints mon millième jour de captivité. Mille jours !... Pourtant ces trois zéros m'impressionnent moins qu'autrefois les deux zéros de mon centième jour. En s'accumulant, les jours rétrécissent, s'amenuisent, comme une pyramide qui va vers sa pointe. Le prisonnier qui qui doit vivre des années entre quatre murs ne peut échapper au dilemne : se laisser écraser par l'idée et la sensation du temps, en subir l'obsession grandissante, chaque jour plus douloureuse ; ou bien le dominer, le vaindre, l'abolir. Etre vainqueur du temps ou vaincu, la prison ne permet que ces deux sorts extrêmes."

 Le plus jeune ministre de l'Education nationale, victime de la Milice le 20 juin 1944 (DR)

 

En date du 12 avril 1948, la veuve de Jean Zay recevait encore cette lettre, anonyme :

- "On l'a tout de même eu, ton fumier de mari, ce youtre, symbole vivant de l'ordure du régime qui, de 1919 à 1939 a conduit notre pays à la guerre, à la défaite et à la ruine. Patience, la justice reviendra et bientôt on aura tous les autres - ceux qui restent - puisqu'ils n'ont pas voulu comprendre et qu'ils recommencent, exactement comme avant."

Cette page a été publiée avant que ne soit connue la réaction d'Hélène Mouchard-Zay suite aux propos de Roger Karoutchi :

- "Je ne peux taire mon écoeurement devant cette assimilation entre, d'un côté les mises en cause du comportement politique de M. Sarkozy et, de l'autre, les attaques antisémites et les appels au meurtre dont Jean Zay fut la cible dès les années 30 et qui, se poursuivant sous Vichy alors qu'il était emprisonné, le désignèrent aux coups de ses assassins.

Que M. Karoutchi s'abandonne à un total confusionnisme politique et historique, c'est son affaire, et chacun pourra en penser ce qu'il voudra. Mais je refuse à ce Monsieur le droit d'instrumentaliser l'histoire tragique et la mémoire de mon père." (NO, 18 février 2008, 16h52)

 

La page 213 est actualisée en temps réel.

 

Publié dans Actualités

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