P. 179. Dans le silence de Bulson : 40 noms de déportés juifs
Le 30 septembre, Bulson (Ardennes), village de près de 126 habitants, a voulu inaugurer une pierre portant les noms de 40 juifs des colonies agricoles de la WOL raflés sur place en janvier 1944...
Discours du Maire de Bulson (photo Y. Reicher)- "Je vous remercie , au nom de la commune de Bulson , de votre présence ici pour cette journée destinée à honorer la mémoire des travailleurs agricoles Juifs , habitants de notre village durant deux années , raflés les 4 et 6 janvier 1944 pour être transportés dans des wagons à bestiaux de Charleville à Drancy , puis déportés à Auschwitz où ils furent pour la plupart , gazés à leur arrivée , puis réduits en cendres dans les crématoires de Birkenau et d’ailleurs et dans les massacres à l’Est.
Seuls quelques hommes furent sélectionnés pour le travail , un travail d’esclave dans des conditions inhumaines , la faim terrible , le froid de l’hiver 1944, les coups de schlague des kapos et surtout la haine antisémite des nazis. Ils moururent tous rapidement ,sauf un seul , qui revint de cet enfer qu’est le camp d’extermination : il s’agit de Monsieur Weinraub ,dont le fils est présent parmi nous aujourd’hui.
Les nazis avaient institué , à l’échelle d’un pays entier , la plus grande entreprise d’extermination d’êtres humains , à une échelle industrielle jamais réalisée , servie par une administration implacable, où disparurent 6 millions de Juifs d’Europe , parmi lesquels un million et demi d’enfants , dont on voulait tout effacer , y compris jusqu’à leur souvenir , jusqu’à la mémoire de leurs noms.
Graver le nom des déportés dans le marbre , c’est leur rendre un petit peu la tombe à laquelle ils n’ont même pas eu droit .
Nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer également la mémoire des combattants de 1940, qui reçurent ici même lors de la percée de Sedan , le premier choc des unités de Panzer du 3e Reich de l’Allemagne nazie .
On a longtemps oublié , dans l’histoire de la débâcle de 1940 , le courage des régiments qui ont combattu héroïquement , comme ici à Bulson : le 7éme Bataillon de Chars Légers , qui se sacrifia dans une lutte inégale .
Parmi tous ces jeunes soldats morts pour la France ici-même , un ingénieur agronome Juif , affecté à l’arrière , s’était porté volontaire pour le front , sachant exactement tout ce que les nazis avaient entrepris en Allemagne où la persécution des Juifs sévissait depuis l’avènement de Hitler en 1933.
Son engagement est à l’image de celui des Juifs de France qui s’engagèrent , au côté des Alliés , dans l’armée polonaise exilée en France, s’illustrant dans les combats de Norvège ou encore dans la Résistance , où ils payèrent un lourd tribut : il ne faut rien oublier.
C’est pour nos enfants , pour les générations à venir , que nous avons voulu réunir sur cette place les souvenirs de toutes les victimes du nazisme , afin que les jeunes apprennent à combattre l’ignorance , reconductrice des vieilles haines raciales , entretenues par des néo-nazis de plus en plus actifs aujourd’hui. Notre vigilance est nécessaire et doit rester constante .
Il n’y a pas de race juive , il n’y a pas de races d’Hommes , il n’y a qu’une seule race : la race humaine .
Il faut plus que jamais réunir activement autour de la devise de notre République Française :
LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE
tous ceux qui la défendent , quelles que soient leur religion , leur origine ou leur ethnie .
Je terminerai par cette phrase de Francis Larrieu :
« On a mis des hommes derrière des barbelés , n’y mettons pas notre mémoire »
Discours de Pierre-André Van Copenolle, maire de Bulson.
(Photo : Yaël Reicher)Malgré ou plutôt grâce à la foule assemblée, le silence se prolongea alors, d'une rare densité.
Même si l'"Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures" (L. 1901) est encore et toujours régulièrement oubliée lors des cérémonies officelles dans les Ardennes, par exemple celle consacrée annuellement à la Shoah (288 déportés juifs aux Mazures avant Auschwitz !), cette fois, elle a pu déposer une gerbe au nom de ces autres juifs d'Anvers mis en Judenlager dans le même département. Car l'Association n'oublie pas que les raflés de Bulson, le 4 janvier, se retrouvèrent dans le même convoi Charleville-Drancy que les derniers déportés des Mazures !
Au nom de l'Association et à la tête de sa délégation, Yaël Reicher a marqué notre solidarité par une gerbe blanche.
(Photo Yaël Reicher)- WOL : Wirtschaftoberleitung. Direction gérérale de l'agiculture. Chargée de coloniser les Ardennes mises en "zone militaire interdite". Sur le département, 380 communes furent ainsi frappées. Ce qui se concrétisa, par exemple, par la confiscation de non moins de 110.000 hectares.
- Dans "L'Ardennais" du 30 septembre, Christine Dollard-Leplomb donne cette interview.
Question : Qu'est-ce qui vous a amenée à effectuer des recherches sur ces familles juives déplacées dans les Ardennes ?
Réponse : A la suite de la visite en 1990 de Maurice Rafjus qui enquêtait dans les villages ardennais sur l'histoire de ces gens, j'ai entrepris des recherches dans les archives. J'ai tout de suite saisi l'importance d'un tel travail car personne, alors, ne connaissait cette histoire. Il s'agissait d'un devoir.
A lire : Christine Dollard-Leplomb, "Sauveteurs d'étoiles en Ardennes", Ed. Terres Ardennaises, 2006, 128 p. (Voir le thème : "Bibliothèque", les illustrations "Livres" et la page 96 de ce blog).
Et avec mes remerciements pour la communication du discours ci-avant reproduit.