P. 130. Comment la SNCF fait appel de l'arrêt Lipietz

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

Voici les deux documents repris par la SNCF
pour
prouver, selon elle, l'impossibilité de se soustraire
aux transports de déportés juifs


 

Les 8, 10 et 14 juin de l'an passé, ce blog a tenté de présenter sur trois pages une synthèse des conditions ayant conduit à l'arrêt dit "Lipietz". En effet, l'Etat français et la SNCF avaient été condamnés le 6 juin en raison de leur rôle dans la déportation de Juifs sous le régime de Vichy. Cette procédure avait engagée devant le tribunal administratif de Toulouse par des membres de la famille Lipietz.Pour rappel, les juges avaient estimé estimé qu'il s'agissait d'"une faute de service qui engage la responsabilité de l'Etat", car "l'administration française ne pouvait manifestement ignorer que leur transfert (...) a facilité une opération qui devait normalement être le prélude à la déportation des personnes concernées"...

 

Député européen ayant pris le relais de son défunt père, déporté jusqu'à Drancy, Alain Lipietz s'était interrogé devant le tribunal : "Que dire de ces avocats de la SNCF, qui n'ont même pas pu exhiber de document prouvant qu'ils avaient l'ordre, en répondant de leur vie, de traiter les déportés de façon inhumaine pendant leur transport, alors que jusqu'après la Libération, la SNCF exigeait encore de l'Etat le remboursement de leurs frais de transport au tarif d'un billet en troisième classe ou de congés payés ? Que dire de ces ingénieurs et brillants organisateurs qui réussirent à faufiler des trains de déportation entre les lignes alliées, alors que s'était déjà opérée la jonction entre les armées débarquées en Normandie et les armées débarquées en Provence ? Qu'ils partagent cette idéologie de la rationalité instrumentale, de l'excellence technique, qui auréola d'orgueil les pires « crimes de papier », comme le disait encore Hannah Arendt."

 

Pour conclure, suite au jugement : "Le tribunal a reconnu que l'Etat et la SNCF ont fait plus que ce que leur demandaient les Allemands" concernant la déportation "non seulement des juifs mais également des Tziganes ou des homosexuels".

 

Ayant fait appel, il restait à la SNCF à répondre à l'objection d'Alain Lipietz et donc à produire des documents prouvant qu'elle avait agi sous la contrainte et ne pouvait se dérober aux ordres de transports de persécutés.

 

Sur son blog, Hélène Lipietz vient de rendre publics les seuls deux documents avancés par la SNCF et nous a autorisé à les reproduire ici avec ses commentaires.

 

Hélène Lipietz :

 

- "La première pièce est l'ordre hiérarchique donné par le secrétaire général à la Police d'organiser avec la SNCF pour le 31 août 1942 un transport de 1000 personnes depuis la Gare Nice Saint Roch, sans que l'on sache vers quelle destination, si ce n'est qu'il faut passer la ligne de démarcation et qu'à cette occasion, il conviendra de récupérer les récipients d'eau potable et de seaux hygiéniques !

 

S.Klarsfeld, dans le Calendrier de la Persécution, indique que ce convoi partit le 31 août à 5 h 45 pour arriver à Drancy le premier septembre. C'était le huitième convoi de la zone libre. Il s'arrêta en gare de la Blancarde, près de Marseille et quelqu'un témoigne :

 

« En gare, on ouvre les portes et les vantaux des wagons, les visages font peine à voir et l'odeur est horrible. Les malheureux se jettent sur notre eau et nos provisions, mais pas un cri, pas une plainte. Les figures seules, crispées et ravagées, les yeux pleins de larmes témoignent des souffrances endurées, une femme veut jeter son enfant par la portière pour nous le confier.»

 

Ces femmes, ces enfants, ces hommes partirent sans retour en plusieurs vagues, certains dés le lendemain."

 


Ordre du 26 août 1942 (Doc. H. Lipietz)


 

- "Quant à la seconde pièce, c'est un banal bon de commande par lequel le Préfet requiert la SNCF, donne l'ordre formel à la SNCF de mettre à sa disposition : 4 wagons de voyageurs, 24 wagons couverts pour le transport de 713 personnes.

 

Mais surtout, cette dépense sera réglée par mémoire en la forme habituelle, forme sans doute prévue par la fameuse convention régissant les transport de l'espèce..."

 

Commentaires d'Hélène Lipietz dont l'époux, Rémi Roquette, est l'avocat ayant obtenu l'arrêt condamnant en première instance l'Etat français et la SNCF :

 

- "Rien dans ces 2 pièces n'interdisait à la SNCF de fournir de l'eau, de vider des tinettes, et surtout de mettre ma grand-mère et mon oncle dans des voitures et non dans les wagons à bestiaux.

 

Bref la SNCF n'a toujours pas prouvé qu'elle était requise, ni qu'elle était sous la menace des Allemands.

 

Il aurait mieux, à mon avis, valu que la SNCF ne produise pas ces pièces qui indiquent clairement qu'aucun ordre ne lui était donné d'être inhumaine, pingre au point de refuser l'eau à ses voyageurs forcés, alors même que l'eau de l'époque était gratuite ! Mais prendre le temps de vider les tinettes, de remplir les bidons d'eau eut été perdre du temps et n'aurait pas été payé à la SNCF ! Or, comme nous devrions tous le savoir "la SNCF aujourd'hui comme à l'époque doit faire rouler les trains" ! 

 


 

Bon de commande du 31 août 1942 (Doc. H. Lipietz)



Notre réaction se limitera à constater que ces deux documents décrivent à quel point de déshumanisation étaient arrivés des rouages administratifs (police, transports...) à l'époque de Vichy. Des sous-papon de service. Enterrés eux aussi, éventuellement, avec une légion d'honneur ! 

 

Reste ce constat : la SNCF base son appel sur deux documents accusateurs certes. Mais accusant leurs auteurs et leurs exécutants !

 


 

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