P. 176. Mémoire(s) de Guy Môquet

Publié le par Jean-Emile Andreux

 

La mémoire malmenée voire manipulée du plus jeune fusillé de Châteaubriant, le 22 octobre 1941.

 

Député du 17e arrondissement de Paris, le père de Guy Môquet avait été déporté à Maison Carrée, Algérie, avec 26 autres élus communistes. Une Algérie où les juifs avaient perdu leur nationalité française... C'était au temps de Vichy.

Guy Môquet a été arrêté le 13 octobre 1940 à la gare de l'Est (pour distribution de tracts). A 16 ans, il va passer - malgré son acquittement - derrière les barreaux des prisons de la Santé, de Fresnes, de Clervaux, puis à la mi-mai 1941, au camp de Châteaubriant (Loire atlantique).

Le 20 octobre 1941, un feldkommandant est abattu par trois résistants dans une rue de Nantes. Les occupants décident de l'exécution immédiate de 50 otages. Ce sera le ministre de l'Intérieur de Vichy, Pierre Pucheu, qui se chargera de remettre aux Allemands une liste de 50 noms. Au nombre de ceux-ci, figurent 27 internés de Châteaubriant. Tous seront fusillés le 22 octobre. Le plus jeune d'entre eux n'était autre que Guy Môquet.

Avant d'être passé par les armes, le jeune résistant rédigea une lettre poignante à ses parents. Hélas, cette lettre est depuis peu la cible d'instrumentalisations dont la dernière en date, celle d'un court métrage, dépasse trop les bornes !

 

 Guy Môquet (DR)

 

Mémoire malmenée ?

 

Le 18 mars, Nicolas Sarkozy, encore candidat à la présidence, s'exclame au Zénith de Paris que la "lettre de Guy Môquet devrait être lue à tous les lycéens de France, non comme la lettre d'un jeune communiste, mais comme celle d'un jeune Français faisant à la France et à la liberté l'offrande de sa vie, comme celle d'un fils qui regarde en face sa propre mort."

Depuis, le ministre Xavier Darcos a décidé que cette lettre serait en effet présentée dans chaque lycée de France le matin du 22 octobre.

Des controverses ne pouvaient que se trouver générées par cette collision entre l'histoire, la pédagogie et la politique. Un seul exemple pour comprendre jusqu'où se développent les polémiques. La cérémonie du 22 a pour intitulé : "commémoration du souvenir de Guy Môquet et de ses vingt-six compagnons fusillés". Alors que dans sa lettre, le jeune résistant avait rédigé ces mots : "Je vais mourir avec mes vingt-six camarades". D'où les réactions de professeurs qui s'interrogent sur le choix de l'étiquette gaulliste de : "compagnons", substituée à celle, notamment communiste, de : "camarades" (lire Pierre Schill dans un Rebonds de "Libération", le 11 septembre).

Mais là où la mémoire de Guy Môquet vient de se trouver sans conteste malmenée, ce fut dans un contexte dérisoirement sportif. Un bref rappel.

 

Bruno Masure, Rue89, le 8 septembre :

- "Suis tombé de mon canapé en regardant le 20H de TF1 vendredi soir : dans un reportage avant la rencontre France/Argentine (qui a occupé 95% du JT !), on assistait à une scène très étrange : l'un des joueurs lisait à ses co-équipiers la lettre de Guy Môquet, avant d'être fusillé !

Idée du "coach" pour "motiver ses joueurs" ? C'est n'importe quoi, irresponsable, et même scandaleux de tout mélanger!

Quel rapport entre un simple match et la résistance à l'oppression ???...

Pas étonnant que nos quinze pauvres Bleus aient cédé à la "pression" : ils représentaient la résistance nationale face à l'ennemi ! (Pourtant, on ne les a pas fusillés après leur lamentable défaite, même si je n'en ai pas vu beaucoup qui chantaient la Marseillaise avant le match.)

Quelle idée stupide de la part de Laporte, le petit caniche de Sarkozy qui a sans doute cru bon de faire du zèle, de bien mauvais goût ?"

 

Nicolas Gurgand, L'EXPRESS, 10 septembre :

- "On peut légitimement se demander comment, et surtout pourquoi, cette lettre est parvenue entre les mains des joueurs de l'équipe de France.

Le fruit d'un trop grand suivisme de la part d'un Bernard Laporte sélectionné au poste de secrétaire d?Etat ? A force de quelle démesure, de quelle confusion des valeurs, en est-on parvenu à confondre le jeu de rugby avec la Résistance ? De quel poids a-t-on chargé, depuis le début de leur préparation, les épaules des rugbymen français, au point de les faire entrer au Stade de France crispés comme jamais, prêts pour la guerre, sans doute, mais pas pour jouer au rugby ?"

 

Daniel Schneidermann, Arrêt sur images (qui renaît sur base d'abonnements individuels) :

- "Quel est le message implicite ? Que l'adversaire argentin doit être assimilé à l'Occupant ? S'agit-il d'un clin d'oeil au président Sarkozy, dont Laporte est le futur ministre ?

Contre l'avis de plusieurs professeurs d'histoire, Sarkozy, dès son élection, a souhaité que cette lettre soit lue à la rentrée à tous les lycéens de France.

Quelques jours plus tôt, devant les patrons du MEDEF, Sarkozy avait justifié de la même manière son projet de dépénalisation de certains délits économiques. A l'appui de sa démonstration, il avait osé la comparaison suivante : « A quoi sert-il d'expliquer à nos enfants que Vichy, la collaboration, c'est une page sombre de notre histoire, et de tolérer des contrôles fiscaux sur une dénonciation anonyme, ou des enquêtes sur une dénonciation anonyme ? »

Quel est le message implicite ? Que ceux qui aujourd'hui dénoncent des délits économiques, sont à placer au même plan que ceux qui dénonçaient des Juifs sous Vichy ?

En assaisonnant, dans la meilleure tradition française, Vichy et l'Occupation à toutes les sauces, le pouvoir installe en cette rentrée un confusionnisme général que les grands medias, dont ce serait pourtant le rôle, ne semblent pas dénoncer avec beaucoup de force."

 

Parmi les nombreuses réactions interloquées voire indignées par l'amalgame entre résistance - rugby - offrande de sa vie à la France, il faut relever aussi la chronique de Paul Hermant sur "Matin Première" de la Radio-Télévision Belge Francophone le 13 septembre. Ce texte si juste devrait être consultable sous peu et sur l'autresite.

 

Mémoire instrumentalisée !

 

Mais les dérapages deviennent des attentats ! Comment ne pas sursauter violemment en prenant connaissance de ce titre sur le site du "Monde", le 15 septembre :

- "Des admirateurs de la SS et du IIIe Reich ont participé en août au tournage d'un film consacré aux derniers instants de la vie du jeune résistant communiste Guy Môquet."

Ce cauchemar n'a rien d'une fiction. Un comble du cynisme a bien été atteint. Des nostalgiques du nazisme ont effectivement profané à leur manière (détournée) la mémoire de Guy Môquet !

 

Yves Bordenave, "Le Monde", 15 septembre :

- Un "documentaire de deux minutes, intitulé La Lettre, doit être projeté dans les lycées le 22 octobre, date anniversaire de son exécution par les nazis en 1941 à Châteaubriant. Le petit film accompagnera la lecture de la lettre, que Nicolas Sarkozy a exigée des enseignants.

"Vent d'Europe" est une association qui ne dissimule pas ses sympathies pour les faits d'armes de la SS. Sa raison d'être est énoncée sur son site Internet : "La réalisation de manifestations et de documentaires historiques relatifs à la seconde guerre mondiale, par des amateurs et professionnels de l'armée allemande pour le devoir de mémoire." Gilles Ragouin, son trésorier, costumier à ses heures, a officié fin août à Senlis (Oise) en qualité de conseiller technique à la réalisation de La Lettre. Selon lui, son association "n'a rien à voir avec l'idéologie nazie". Pourtant, sur son site, elle multiplie les hommages à des unités de l'Allemagne nazie dont elle loue la bravoure. Ainsi du 919e régiment d'infanterie de la Wehrmacht et de son commandant le lieutenant-colonel Gunther Kiel, qui s'est illustré en 1944 sur la côte normande."

 

Ce n'est pas tout. Cette même association "Vent d'Europe" s'est ensuite illustrée à l'occasion des Journées du Patrimoine. En Normandie. Au point qu'une animation a été supprimée in extremis à Crisbecq. Et alors que la presse régionale avait remarquablement averti sur ces "nostalgiques" du IIIe Reich.

 

Ouest France, le 11 septembre :

- "Sur son site Internet, Vent d'Europe recrute « des volontaires ». Il suffit de remplir un questionnaire. Pour ceux qui n'ont pas compris, une affiche d'époque donne le ton : «Si tu veux que la France vive, tu combattras dans la Waffen SS contre le bolchévisme.»

Choquant ? Pas moins que les textes mis en ligne par le leader de Vent d'Europe. Ce Breton de Dinard y revisite l'histoire, et vante « l'héroïsme » des SS français engagés dans la division Charlemagne face aux Russes lors de la bataille de Berlin.

Son adresse de courriel est tout aussi explicite : il signe « werwolff ». En Allemand, cela veut dire loup-garou. C'est aussi le nom d'une unité spéciale créée en 1944 par Himmler, le chef des SS. Sa mission : l'infiltration et le renseignement. À la chute du régime nazi, ses membres avaient juré de poursuivre la lutte pour la survie du Reich.

Bien sûr, la loi interdit le port d'uniforme ou de signes nazis. L'article R-6451 l'autorise cependant pour « les besoins d'un film, d'un spectacle ou d'une exposition dans le cadre d'une évocation historique ». Vent d'Europe s'est engouffré dans la brèche. L'association loi 1901 a pour statut « la réalisation de manifestations et documentaires historiques, relatifs à la Seconde Guerre mondiale, par des amateurs et professionnels de l'armée allemande pour le devoir de mémoire ». Il suffisait d'y penser !

Preuve de leur sentiment d'impunité, les néo-nazis de Vent d'Europe n'ont pas hésité à afficher sur leur site les photos de leurs nombreux séjours à Crisbecq, «notre terre sainte»."

 

Le Figaro, le 15 septembre : 

- "LE PROGRAMME des Journées du patrimoine a été amputé à la dernière minute : la reconstitution historique d'un affrontement entre troupes alliées et allemandes sur le site de la batterie côtière de Crisbecq (Manche), ouvrage majeur du mur de l'Atlantique, a été annulée. Motif : les informations du quotidien Ouest France selon lequel l'association organisatrice, Vent d'Europe, abriterait en réalité un groupuscule néonazi. « Nos statuts sont conformes à l'esprit républicain », se défend Vent d'Europe, dont l'objectif officiel est « la réalisation de manifestations et documentaires historiques, relatifs à la Seconde Guerre mondiale, par des amateurs et professionnels de l'armée allemande pour le devoir de mémoire ». Son site Internet regorge de commentaires plutôt élogieux sur la Wehrmacht."

 

Ainsi donc, les Journées du patrimoine à Crisbecq ("terre sainte" sous uniforme allemand) et le court-métrage La Lettre de Guy Môquet ont-ils sorti de l'ombre une association soucieuse de cultiver une mémoire vert-de-gris. Son site a commencé à être "nettoyé" pour être rendu plus présentable depuis notamment les articles précités. Malgré des efforts pour le rendre "soft", le 16 septembre, ce site de "Vent d'Europe" s'ouvrait toujours sur un cliché révélateur :

 

Sous le titre ambigu de : "Population abandonnée, ayez confiance dans nos projets et sorties"... le site de l'association "vent d'Europe" retient cette image (détail) de propagande montrant la guerre fraîche et joyeuse en Ukraine.

Mais où sont les "disparus" de D. Mendelshon ???

 

 

 

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julien RETOU 27/11/2007 12:17

Venez dans la Manche, le pays des pouvoirs surnaturels…
… surnaturel en effet de voir comment on traite de la mémoire dans ce coin de France. Apprenez que la gestion de sites historiques ont été confiés à des gens assez peu recommandables. Si la batterie de Crisbecq a défrayé la chronique, et que les atermoiements du directeur Tanne n’ont convaincu personne, intéressez vous au cas du Musée de Sainte Mère Eglise dirigé par un certain Patrick Bunel, ancien garde du corps de Bruno Mégret. En pensant rendre hommage à nos libérateurs, nos visitent risquent bien de renforcer le D-Day business et les idées extrèmes.