P. 144. Chronique de Paul Hermant

Publié le par Jean-Emile Andreux

Sur Matin Première (Radio Télévision Belge Francophone) :

"... il y a des adultes qui devraient un peu aller se cacher"

chronique de Paul Hermant sur les accumulations de violences contemporaines, mais aussi sur la Shoah et les enfants cachés, sur les Polonais (juifs) des Brigades internationales...

 

Il a la parole après le Journal Parlé de 7h... Se tend alors son fil de funambule entre l'émission Matin Première et les auditeurs. Parmi ceux-ci, les chagrins et les obtus espèrent, matin après matin, que Paul Hermant perde l'équilibre précaire de sa chronique et tombe dans les banalités, dans les facilités, ou encore dans les exercices de brosse à reluire... Mais en vain... Les autres suspendent le temps de l'aurore pour encore et toujours se laisser heureusement surprendre, étonner, éclairer par ce funambule qui salue avec autant de sagesse et en beauté le lever d'un jour nouveau.

Que Paul Hermant soit remercié pour avoir autorisé la retranscription sur le blog de cette chronique (1) :

 

- "Il y a des jours où les événements semblent se parler. On dirait qu'ils correspondent. Dans un temps très concentré, se sont ainsi percuté la fugue de l'agresseur du directeur de l'institut Cousot de Dinant, la journée contre la violence scolaire, la grève des chemins de fer contre la violence ferroviaire et le massacre du campus de Virginie. On aurait dit qu'en vingt-quatre heures, toute la question de la violence se trouvait ainsi concentrée. Tout le monde l'a noté. Et c'est bien de l'avoir noté. Mais, en vérité, cette connexité existe tout le temps. C'est simplement que nous ne la voyons pas. Il y a des fils qui lient des événements et qu'il faut pouvoir lire. Enfin, avoir le temps de lire.

J'y pensais en observant ce qui s'est passé lors de ces journées de la Shoah, en Israël. Avec ces enfants cachés de Belgique (2), enfin révélés au monde. Mon ami Georges est de ceux-ci. Georges est français, mais sa mère était juive polonaise de Belgique et son père juif polonais de France ce qui explique qu'en plus d'être enfant caché, il fut aussi enfant transfrontalier, un enfant des corons et des terrils lillois et d'une ville, Bruxelles, qu'il prononce Bruxelles. Son père a été fusillé par les nazis, sa mère est sortie vivante de Ravensbruck (3). Il a écrit sur elle un livre magnifique (4).

Mais Georges n'était pas à Jérusalem, il vit en France où il se demande pour qui il va voter utile. Voter utile ? Jean-Marie Le Pen vient précisément de regretter que Jacques Chirac, président sortant, ait reconnu publiquement la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs. "Même Mitterrand ne l'avait pas fait", a-t-il commenté. Ca, c'est pour le côté français de mon ami Georges. Maintenant, mon pote qui est aussi un peu polonais aura appris comme moi que le Parlement des frères Kaczynski étudie pour l'instant la possibilité de couper l'aide sociale aux citoyens, des personnes âgées bien sûr, qui ont participé à la guerre d'Espagne. Côté républicain, bien entendu. C'est une petite pension, rien du tout, quelques zlotys. Mais on va la supprimer, eu égard à ces Polonais de toute façon communistes qui étaient quand même un peu trop juifs. La mère de mon ami Georges avait aussi combattu en Espagne.

Ainsi donc, en l'espace de quelques jours, mon ami a-t-il dû comprendre que son histoire ne tenait qu'à un fil : qu'on peut la regretter historiquement d'un côté, qu'on peut la supprimer socialement de l'autre. Je ne sais pas si mon ami Georges porte cela au compte de la violence que l'on fait aux enfants et à leur mémoire. Mais je pense comme lui : qu'il y a des adultes, on se demande s'ils ne devraient pas un peu aller se cacher, enfin."

 

Paul Hermant

 

(1) Chroniques rassemblées sur lautresite

(2) Lire sur ce blog les souvenirs de quatre enfants cachés, tous membres de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures :

Page 101 : Robert Kremer. Page 99 : Shlomo Hanegbi Praport. Page 97 : Rachel Kamienker. Et page 96 : Josaphat Papierbuch.

(3) Esther Zilberberg.

(4) Georges Waysand, "Estoucha", Denoël, 1997.

L'auteur précise : "la dénomination " roman" attachée au livre paru chez Denoël  a été utilisée faute de mieux. Il n'y a rien de romancé, sauf par les témoignages que j'ai recoupés quand c'était possible. J'ai refusé la dénomination "document" trop à l'écart du statut de cet écrit qui n'est pas non plus un vrai témoignage car fruit d'une extrême solitude, personne n'était là pour poser des questions, faire resurgir d'autres épisodes etc..." (courriel, 10 mai 2007).

Georges Waysand a également signé "Hospitalités belges" dans "Vu d'ici", Revue du Ministère de la Communauté française de Belgique, n°6, Hiver 2002.

 

 

Pologne : manifestation de soutien aux Brigades Internationales

(doc : "increvables anarchistes") 

 

 

Publié dans Enfants cachés

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