P. 145. Enfant caché... Enfant volé !

Publié le par Jean-Emile Andreux

Histoire d'Henri Elias, enfant caché, sauvé pour être déclaré, après guerre, faussement décédé...  et baptisé sous une autre identité...

 

Lors de leur récent Congrès en Israël, des enfants cachés de Belgique ont notamment échangé l'adresse de ce blog. Au nombre de ceux-ci, Henri Elias qui nous a confié un dossier d'archives et de documents retraçant son effarante histoire. Celle d'un kidnapping à connotation religieuse. En son temps, la presse évoqua cette affaire comme étant celle du "jeune Finaly belge" (1) ...

 

Lipot Elias était né en 1909 en Hongrie. Il s'était marié avec Aurélia Aranka Hammerman (1908, Tchéquie). Le couple eut deux garçons qui virent le jour en Belgique  : Jacques, né en 1935 et Henri, né à Borgerhout le 8 juillet 1941.

Le 13 juin 1942, Lipot Elias fut contraint de monter en gare d'Anvers dans le premier des 7 convois de juifs, travailleurs forcés, envoyés vers le camp de Dannes-Camiers dans le Nord de la France. Bien que mis à la disposition de l'Organisation Todt pour la construction du Mur de l'Atlantique, il fut renvoyé en Belgique pour le convoi XVI (n° 697) à destination cette fois d'Auschwitz (convoi couplé avec le XVII, en date du 31 octobre 1942).

Lipot Elias devait disparaître à Auschwitz, de même que son épouse (n° 565) et le petit Jacques (n° 564), tous deux emmenés par le convoi XXIIA du 20 septembre 1943.

 

Deux résistants, dont Léopold Flam, auraient confié le bébé, le 12 mars 1943, à la crèche de l'Ange gardien des Soeurs Franciscaines à Malines (Kleintjesoord en Kribben van den Engel Bewaarder). L'itinéraire imposé ensuite au poupon passa par la Commission d'Assistance publique de Namur qui le remit à un couvent de Jauche puis à Saint-Camille (institution hospitalière namuroise avec des Soeurs).

Après la libération, l'orphelin fut non seulement baptisé selon les rites de la religion catholique, mais une nouvelle identité lui fut attribuée. Henri Elias devint "Antoine Benoit". Le 2 août 1949, la Chambre civile du tribunal de Malines lui reconnut une tutrice : Mlle Fernande Henrart, institutrice domiciliée à Saint-Josse-ten-Noode (Bruxelles).

Or de la famille Elias-Hammerman décimée par la Shoah, restait un oncle, Maurice Hammerman qui avait servi dans l'armée britannique en Afrique du Nord. Après guerre, il avait décidé de commercer à Alger. Ayant entamé des recherches pour retrouver son neveu, il en obtint la tutelle le 11 juillet 1950. Une décision restée lettre morte suite à l'obstruction de Fernande Henrart. En foi de quoi, la justice belge eut à connaître à nouveau la volonté de Maurice Hammerman de permettre à cet orphelin de la Shoah de retrouver sa famille et ses racines. Le 18 mai 1953, un nouveau jugement rendait au garçon sa vraie identité d'Henri Elias avec rectification des registres d'Etat civil.

 

L'histoire devint hors de tout commun et complètement insupportable avec l'appel introduit alors par Fernande Henrart. En effet, celle-ci se réfugia derrière une défense désastreuse pour l'enfant : elle affirma, elle jura qu'Henri Elias était mort de la rougeole et que le petit Antoine Benoit est un autre garçon !  Evoquant l'absence de papiers d'identité quand les résistants déposèrent le bébé aux Soeurs de Malines, Mlle Henrart fournit alors des témoignages certifiant que l'orphelin juif était effectivement décédé en crèche.

En janvier 1954, l'affaire fut examinée par la Première chambre de la Cour d'appel de Bruxelles. Pour l'institutrice, le bâtonnier Thévenet plaida :

- "sur la possibilité d'une erreur, un couple ayant confié un enfant dans des circonstances analogues à la remise du petit Henri, l'enfant vivant étant celui remis par le couple inconnu." (2)  ..."Des témoins affirment avoir constaté personnellement qu'Henri serait mort peu de temps après son admission en crèche. Il n'y eut cependant pas de déclaration de décès en raison des difficultés résultant de l'occupation." (3)

Substitut du procureur, Tony Smet rappella que ni à Malines en 1943, ni à Jauche en 1944, ni à Namur en 1945, jamais l'identité d'Henri Elias, né à Borgerhout le 8 juillet 1941, ne fut mise en cause et encore moins modifiée. Le nom d'"Antoine Benoit" n'apparut qu'après la libération et la prise en charge du garçon par Mlle Henrart. Et le substitut d'ajouter à propos des trois "témoins" de la mort du bébé :

- "Les déclarations de Soeur Marie de Saint-Sylvain, directrice du couvent des Franciscaines à Malines, celles de l'abbé Cornélis, celles de l'infirmière Verbist, toutes déclaration annexées au dossier, n'apportent aucune précision. Tout est doute et interrogation. L'infirmière déclare même qu'elle n'a jamais vu l'enfant !" (4)

 

Janvier 1954 marqua donc un tournant dans cette affaire. La Cour d'appel rendit à Henri Elias sa véritable identité, interdisant de lui en attribuer plus longtemps une autre, totalement fictive. Mais il faudra attendre 1955 pour que l'oncle et l'enfant juif se voient pour la première fois, brièvement et sous surveillance de Mlle Henrart (en son domicile). Cette ex-tutrice décidemment très obstinée avait tenté une nouvelle procédure auprès du Tribunal d'Anvers qui se rangea au jugement de la Cour d'appel : le jeune Elias devait enfin être confié à son oncle.

La suite est encore plus pénible. Mlle Henrart accumula les certificats médicaux attestant que le garçon était malade et intransportable. La Justice finissant par perdre patience, le domicile de l'institutrice fut perquisitionné en août 1955. Le jeune Henri en avait disparu (la police judiciaire finit par le retrouver en clinique catholique !). La suite démontrera qu'il a été victime d'odieuses tentatives de manipulation pour le maintenir dans le cercle fermé mais très religieux de son ex-tutrice abusive.

Avocate de Maurice Hammerman, Me Régine Orfinger-Karlin, écrira dans un Mémoire :

- "En 1955, Henri a des troubles psychologiques graves; il tremble de tomber entre les mains du "recruteur pour les forces armées de Palestine", il a des cauchemards épouvantables provoqués par les histoires qu'on lui a racontées, il rêve d'enlèvement, de brutalités." (5)

 

L'affaire retourna devant la Première chambre de la Cour d'appel de Bruxelles. Journal démocrate-chrétien, "La Cité" s'engagea aux côtés de Mlle Henrart :

- "Quant aux parents lointains, oncles et tantes par exemple, leurs droits ne peuvent-ils apparaître comme plus discutables devant le fait d'une prise en charge réelle, désintéressée par des étrangers?" Et ne manquant pas de culot, le quotidien ajouta : "On ne peut s'empêcher d'évoquer le jugement du roi Salomon. "Les vrais parents sont ceux qui sont prêts à se sacrifier totalement pour le bonheur de leurs enfants." (6)

Plaidant pour Maurice Hammerman, Henri Rollin, grande figure du bareau bruxellois, détailla un portrait inquiétant de Fernande Henrart :

- "Mlle Henrart n'est pas le personnage de vitrail décrit par la partie adverse. C'est une personnalité complexe... Elle a toujours un sentiment d'hostilité vis-à-vis des familles naturelles de ses "protégés". Elle a offert, en 1948, le petit Henri Elias (alors âgé de sept ans) à une jeune femme qui venait de perdre un enfant. Elle n'envisageait pas alors de le garder et ce sentiment ne naîtra que lorsqu'elle craindra le retour d'Henri dans sa famille juive. Elle tentera désespérément de le soustraire au retour chez les siens et lui enseignera la haine de tout ce qui est israélite." (7)

Avocate de l'Association des Israélites victimes de la guerre, Me Régine Orfinger-Karlin, mit en lumière le fond de cette affaire :

- "Les interrogatoires par les autorités judiciaires des différents personnages du drame révèlent une bien curieuse atmosphère. La mère supérieure du couvent qui a hébergé l'enfant en 1943, reconnaît immédiatement qu'il n'y a jamais eu de doute quant à l'identité de l'enfant, mais déclare que les autorités supérieures "verraient d'un mauvais oeil qu'Henri soit rendu à sa famille." (5)

 

En résumé : Henri Elias avait été arraché à la Shoah mais au prix d'une conversion forcément non spontanée à la religion catholique et au prix de la perte de son identité, y compris et surtout juive ! Force resta à la loi. Après trop d'années de procédures, l'oncle et le petit orphelin purent enfin se (re)trouver lourds d'un passé accumulant les plaies. Et cette histoire n'est pas unique en son genre. Quand la justice belge la mit en lumière, 18 enfants étaient inscrits à la seule adresse de Fernande Henrart, un appartement de quatre pièces. (8)

 

(1) Robert et Gérald Finaly. Orphelins de parents juifs autrichiens s'étant réfugiés en France. Alors que les parents sont déportés sans retour à Auschwitz, un couvent confie les deux frères à la directrice de la crèche municipale de La Tronche (Isère). Cette dernière les fait baptiser en 1948 pour ne pas avoir à les rendre à leur Tante, émigrée en Israël. Afin de mieux soustraire les deux garçons à toute restitution, ils sont conduits en Espagne où Franco lui-même place sous son "aile protectrice" ces deux petits catholiques malgré eux. Ils ne seront rendus à leur famille qu'en 1953, sur intervention directe du Vatican.

(2) "L'affaire "Finaly" de Malines. Seul survivant d'une famille juive ou petit inconnu ?", article de "La Dernière Heure", 13 janvier 1954.

(3) "Un cas digne de Salomon. Le jeune israélite réclamé par son oncle est-il mort ? Des témoins l'affirment. Mais ce n'est pas l'avis du ministère public", article de "La Nation Belge", 13 janvier 1954.

(4) "L'odyssée d'un enfant israélite. L'affaire Henrart devant la Cour d'appel", article dans "Le Soir", 13 janvier 1954.

(5) "Une affaire Finaly belge", Revue "Nouvelles", 13e année, T. XXVI, n° 7, juillet 1957.

(6) "A Saint-Josse-ten-Noode. De proches parents algériens et une tutrice belge se disputent un enfant", "La Cité", 8 juillet 1955.

(7) "Cour d'appel de Bruxelles. Henri Elias habitera-t-il Alger ou Bruxelles ?", article dans "Le Soir", 8 juillet 1955.

(8) "Kidnapping à Bruxelles. Une institutrice catholique exerce le métier de "mère adoptive professionnelle" ! Où sont les dix-huits enfants inscrits à son adresse ?", "Le Peuple", 8 juillet 1955.

 

Une prochaine page du blog illustrera l'histoire d'Henri Elias.

 

 

Publié dans Enfants cachés

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zandt 19/05/2007 14:45

encore un autre Finaly...
lire mon site, regroupant mes sites
et en premier, pour comprendre...
écoutez en permier mon interview radio Judaïca Bruxelles...
http://perla.zandt.free.fr/page1.htm
merci,
Wladimir Zandt dit illégalement "Guy Bobichon"
baptisé catholique,
baptême annulé après lettre au Pape
en recommandé accusé de réception!!!
 
Brith à 63 ans...
http://www.comisrael.com/accfr_Guysen_Guy.html
 
 

Henri Elias 18/05/2007 10:53

Je vous remercie infiniment pour le travail de mémoire et de vérité concernant la problématique des enfants juifs cachés et raptés après la guerre et non rendus à leurs parents survivants. Loin de moi l'idée de faire l'amalgame et de mettre tout le monde dans le même panier. Je suis evidemment reconnaissant d'avoir été caché pendant la guerre mais pas pour ce qui c'est passé dès février 1945 et qui concerne un petit noyau dur de fondamentalistes, qui avait le soutien des plus hautes autoritées . Les devoirs envers des orphelins sans défenses et obligations de recherches des éventuels parents survivants ont été gravement et sciemment ignorés au nom du droit canon article  750.
Henri Elias