P. 86. Après Les Mazures : Jawizowitz, kommando d'Auschwitz

Publié le par Jean-Emile Andreux

De la fiction :  "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell, à la réalité : une mine dépendant d'Auschwitz et où furent mis au travail forcé 35 déportés des Mazures

 

 Gallimard


Le roman de Jonathan Littell est tombé comme un authentique pavé (de plus, il compte 903 pages !) dans la mare de la rentrée littéraire. Les lecteurs le savent, l'époque est propice aux crocodiles et aux canards boîteux. Des livres deviennent alors des radeaux de la méduse. Mais cette année, dans un presque tsunami littéraire tant les sorties se bousculent et les oeuvres se noient les unes les autres, se détache inéluctablement cet étonnant roman. Sous forme de Mémoire reconstruite, il est rédigé par un officier SS qui estime n'avoir "rien à justifier". Il retrace dans le détail son parcours individuel dans la machinerie nazie et plus particulièrement au service de la "solution finale".

A l'exception notoire de Libération, les critiques favorables sont tombées en pluie drue :

- France Soir : « Attention, chef d'oeuvre ! »

- Le Journal du Dimanche : « Sidérant »

- Le Monde des livres : « Epoustouflante réussite »

- Le Nouvel Observateur : « Un nouveau Guerre et Paix... magistral »

- Le Parisien : « Une prouesse »

- Lire :« C'est un choc »

- Marie- Claire : « Bien au dessus de la mêlée littéraire de la rentrée »

- Page des libraires : « Extraordinaire roman »

- Paris Match : « Exploit littéraire ».

A chacun(e) à se choisir un avis personnel, du rejet ou de la répulsion à une franche admiration. Il nous semble néanmoins incontestable que l'auteur, Jonathan Littell, a ressemblé une documentation nullement superficielle avant de se lancer dans sa première oeuvre. Nombre de ses descriptions fouillées s'insèrent certes dans le cadre d'un roman mais reposent sur des bases historiques vérifiables.

Ainsi, les pages 572 à 574 des "Bienveillantes" évoquent-elles très précisément la mine de Jawizowitz (orthographe polonaise : Jawischowitz). Elle comptait parmi les Nebenlager d'Auschwitz. Alors qu'au cours des recherches sur Les Mazures, il se confirma que ce lieu d'exploitation à outrance tombait lui aussi dans l'oubli. Jonathan Littell y revient. Et sa description de la condition de sous-homme - häftling - imposée au juif détaché dans ce kommando de travail, débouche sur les lignes suivantes :

- "Lorsqu'il {le garde SS} s'aperçoit que le détenu, loin d'être un sous-homme comme on le lui a appris, est justement, après tout, un homme...le garde le frappe pour essayer de faire disparaître leur humanité commune." 

Or un contingent de juifs des Mazures fut transféré le 24 octobre 1942 sur Malines pour le convoi XV parti le même jour vers Auschwitz. 35 d'entre eux furent aussitôt affectés à la mine de Jawizowitz. Dans les archives du Service des victimes de la guerre à Bruxelles, figure un procès-verbal de David KLEINMANN (pv 8/12/1945, dossier individuel). On peut y lire :

- "Le jour même de notre arrivée, 180 hommes ont été désignés pour aller travailler dans la mine de charbon à Jawizowitz. Là, on nous a mis en tenue de prisonniers et on a été tatoués. Le numéro 70 790 a été tatoué sur mon bras.

Ensuite, nous avons été obligés de descendre dans la mine sous la menace d'hommes armés. C'est là que nous devions travailler pour extraire du charbon, chaque jour, à trois dans une galerie de 12 mètres de long, 2 de profondeur et 1,50m de haut.

Nous devions travailler à partir de 6h du matin. Plus d'une fois, j'ai dû travailler jusqu'à 23h.

 

Au lever, nous recevions 300 gr de pain avec du thé allemand. Quand notre travail était exécuté, nous avions 4 pommes de terre, un demi-litre de soupe aux lentilles et 300 gr de pain.

Dans cette mine, nous étions 400 de toutes nationalités.

Le dimanche, jour de repos, mais aussi en semaine, nous étions obligés de faire des exercices-punitions pour des futilités. Donc courir très vite, sauter en position accroupie, se laisser tomber sur le sol etc. Pendant ces exercices, ceux qui ne satisfaisaient pas les attentes des chefs, recevaient des coups de bâtons.

Un jour, alors que j'étais aller me réchauffer un peu auprès du poêle, on m?a fait sortir pour être battu par un SS qui m'a cassé l'os du nez.

Une autre fois, c'était le 2/02/43, j'ai voulu aller me faire soigner à l'infirmerie et j'ai été battu par le médecin de garde. Je ne savais pas lui dire de combien de bandages j'avais besoin pour soigner les plaies que j'avais sur le corps.

Pour recevoir des soins, nous devions faire la file dehors, pieds nus dans la neige."

David KLEINMANN était né en Tchécoslovaquie le 10 janvier 1920 et avait choisi de venir travailler en Belgique en 1930. Après les Mazures et sa mise au travail forcé pour les entreprises française Vaisset et allemande Scholzen, il fut envoyé à Auschwitz avec le n° 167 du convoi XV. Devenu le matricule 70 790, il compta au nombre des 400 "mineurs" de Jawizowitz comme évoqué aussi dans un questionnaire du 19 mars 1951 (Tr 72 937, Rap 497).

A la fermeture d'Auschwitz, David KLEINMANN connut les marches de la mort. Du block 41 à Oranienburg, il se retrouva à Dachau d'où il fut libéré le 21 avril 1945.

 


Site de la mine de Jawizowitz

La liste des déportés des Mazures qui d'Auschwitz, descendirent dans la mine de Jawizowitz, sera publiée sur de prochaines pages de ce blog. 


 

Publié dans Déportés

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article