P. 94. Un évadé des Mazures au milieu des SS

Publié le par Jean-Emile Andreux

Evadé du kommando des Mazures en gare de Revin, Herman Zalsberg connut une libération mouvementée à la ferme Harzimont de Modave où il était caché


Après les 21 pages de ce blog consacrées à Emile Fontaine (sans oublier Annette et Camille Pierron), et les 3 autres aux époux Devingt-Martini, les lecteurs comprendront que l'histoire du Judenlager des Mazures puisse inclure des figures d'exception : celles de Français qui, au péril de leur vie et totalement désintéressés, sont venus en aide à des juifs du camp. Ce comportement si courageux caractérisa aussi des Belges. En voici un exemple. Sur la page 90 se trouve relatée l'évasion des 6 membres du kommando des Mazures descendus en gare de Revin le 4 janvier 1944. Tous s'en sont évadés dans des conditions précisées autant que les recherches le permettent. Au nombre des 6 : Herman Zalsberg.



Herman Zalsberg : photo prise aux Mazures durant l'été 1943 (Arch. Peretz)


Hubert HARZIMONT avait 18 ans en 1944. Un lundi soir de janvier, il revient de l'Ecole Moyenne de l'Etat à Huy (Belgique). La ferme familiale porte le n° 11 de la route de Limet à Modave : 

- "Se trouve à la ferme un monsieur, petit, râblé. Mon père ne me dit pas qui il est, mais ma mère m'explique que nous allons l'héberger quelque temps dans une chambre du premier étage (avec une fenêtre donnant à l'arrière sur les bois). 

Le nouveau venu semble tout de suite très débrouillard, il est curieux aussi, posant sans cesse des questions et il ne veut pas rester inoccupé. Il se présente comme tailleur et demande si la famille n'aurait pas des pièces de tissu pour un costume ?
Le mardi, il prend les mesures de mon père, Arille {Achille}. Et le soir même, un pantalon est déjà confectionné !

Herman {ZALSBERG} va donc rester à la ferme avec une carte de travailleur agricole. Il parle sans accent et plusieurs langues encore. Par contre, silence total sur le fait qu'il est juif !

Et voici comment il est arrivé à Modave : chaque mercredi, mon père descendait au marché de Huy. Et ses habitudes le conduisaient au café Merveille. Là, on lui a demandé s'il n'y avait pas une possibilité d'hébergement par chez nous ? C'est aussi simple que ça. "
(Témoignage à Modave, le 15 février et le 2 avril 2004).


Habitant le 13 de la route de Limet, la voisine immédiate, Raymonde FURNEMONT, avait 16 ans à l'époque. Elle aussi se remémore :

- "Je le voyais chez HARZIMONT. Il parlait avec papa. Il est venu me faire une robe. Même pas en prenant mes mesures, rien qu'en me regardant. Il a fait cette robe en un clin d'oeil.

Sinon, vous savez, on se voyait sans se voir. On n'était pas tout le temps les nez ensembles.

Papa était menuisier mais c'était aussi un café, ici. Lui {Herman ZALSBERG} venait parler avec d'autres domestiques. Il venait aussi demander des outils à prêter pour HARZIMONT. A midi, il venait souvent manger avec nous."
(Témoignage à Modave, le 2 avril 2004)


Après son évasion de la gare de Revin, Herman ZALSBERG avait été pris en charge par la résistance française (voir page 90) et remis à la résistance belge qui le dissimula d'abord à Liège, ensuite à Huy pour que le fugitif aboutisse à Modave. La ferme HARZIMONT l'abrite encore aux jours difficiles de la fin de l'occupation.


Raymonde FURNEMONT :

- "A la Libération, une colonne de camions allemands s'est éparpillée ici tout autour. Dans les chemins et les ruelles. Ils ont camouflé les engins sous des branches de noisetiers.
Nous, on faisait la besogne comme si de rien n'était. Avant qu'ils ne viennent, nous faisions des drapeaux pour la Libération. J'ai vite brassé les loques pour aller les cacher dans un trou.

Ils sont venus prendre des bières. C'étaient des SS. Mon père et lui {Herman ZALSBERG} leur ont servi à boire tandis que nous faisions la cuisine. Les SS voulaient des frites. Ma Mère leur avait répondu que nous n'avions pas de graisse mais ils en ont donné.
Ca s'est passé en deux temps. D'abord les SS consommaient dans le café. Mais un gradé est venu. Ils sont tous partis pour revenir avec leurs armes et se remettre à boire."


Hubert HARZIMONT :

- "Il y avait 30 à 40 véhicules et ils se sont camouflés dans les drèves. Ces SS étaient terribles car ils avaient bu.
Entrés dans la ferme, ils ont ouvert toutes les fenêtres. Le soleil était beau. Comme ils étaient ivres, ils ont cherché à manger. Ma mère a dû leur donner de la soupe, des frites.

Installés chez nous, ils découvrent une lettre laissée par les résistants. Ceux-ci n'avaient pas eu le courage de la remettre directement à mon père lorsqu'ils étaient venus auparavant pour emmener deux déserteurs allemands.
Parmi ces SS se trouvaient des Alsaciens et des Lorrains qui comprenaient le Français. L'un d'entre eux le parlait même d'une façon impeccable !

Ils lisent la lettre des Résistants :
« Vous détenez du charbon destiné à la population. Vous vous obstinez à ne pas en faire la distribution. Vous vous exposez à des représailles ! »
Les SS interrogent aussitôt : « Où sont ces résistants ? » Et des ordres entraînent un déploiement des armes autour de la ferme pour faire face à une attaque éventuelle.
Mon père est descendu dans la cave du hangar, de l'autre côté de la route. Deux SS, un Allemand et un francophone, veulent le faire parler mais il ne sera pas brutalisé. Seulement menacé.
A 16h30, une estafette arrive à moto de Liège. C'est le branle-bas de combat général. Mon père est libéré et la colonne s'en va. »

Arille Harzimont, fermier à Modave (Belgique)


Toute cette matinée dans un Modave envahi par les SS, Herman ZALSBERG la vécut donc au café FURNEMONT (vieille tradition wallonne que ces lieux aussi divers que des fermettes ou autres menuiseries qui n'étaient pas des bistrots officiels mais dans lesquelles l'on consommait à la cuisine...). Difficile d'imaginer l'état d'esprit de ce juif, évadé de par surcroît, et servant des boissons à des SS bientôt en déroute. Herman ZALSBERG retourne finalement à la ferme HARZIMONT.

Hubert HARZIMONT :

- "Jusqu'au début de l'après-midi, il ne s'était pas montré. Le voilà qui apparaît et se met à parler Allemand ! Je passe près de lui et lui souffle : « Toi, tu disparais !!! » Il s'est écarté et je  ne l'ai plus vu. Peut-être était-il aller se réfugier dans le bois derrière la ferme ?
Quand les SS sont partis en direction de Liège, il est revenu et nous l'avons copieusement enguirlandé ! Mais il était comme ça. Il avait du bagout. Il était sûr de lui-même. Il osait.

Quelques années après la libération, il est revenu à Modave. Je ne le reconnaissais pas. Mais il m'a dit :
- "J'ai été caché ici !"
- "Ah, oui ? Tu m'as fait la peur de ma vie. Avec les SS..."
Car il était d'une témérité terrible."


Anne ZALSBERG avait 12 ans, lorsque son père la conduisit à Modave :

- "Nous sommes allés saluer une dernière fois les HARZIMONT. Ils savaient pertinemment qu'ils dissimulaient un juif avec toutes les conséquences que cela pouvait représenter sous l'occupation ! "
(Témoignage à St-Gilles, 23 juillet 2002).




Publié dans Yad Vashem

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